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Politique française - Page 7

  • Albert LONDRES, Terre d’ébène (2 )

     

     

     

    Albert LONDRES
    Terre d’ébène, 1929,
    Rééd. Le Serpent -
    collection Motif, 1998.

     

         Albert Londres est né en 1884 à Vichy. Jeune, son rêve est d’être poète. A 20 ans, il

    publie son premier recueil de poèmes intitulé Suivant les heures. Londres a écrit trois recueils de poésie supplémentaires : L’âme qui vibre en 1908, Lointaine et La marche à l’étoile en 1911.

     

         Cependant, c’est comme journaliste que l’on connaît mieux Albert Londres. Sa carrière débute en 1906. Il est journaliste parlementaire au quotidien Matin.

         En 1914, il devient correspondant militaire pour le journal du ministère de la guerre puis correspondant de guerre pour le Petit Journal. Il part suivre les combats en Serbie, Grèce, Turquie, Albanie… En 1919, Albert Londres est licencié du Petit Journal sur l’ordre direct de Clemenceau. Dans un article publié depuis l’Italie, le journaliste décrit le mécontentement des Italiens à propos du traité de Versailles signé en 1919 par Clemenceau et les Alliés. Le journaliste ne craint pas de critiquer les plus puissants. Cette impertinence imprègne toute la carrière journalistique d’Albert Londres, on retrouve ce tempérament dans Terre d’ébène.

         Par la suite Londres s’engage auprès du journal illustré Excelsior et part aux quatre coins du monde. 1920, Dans la Russie des Soviets. Il découvre la naissante Union Soviétique, et dresse les portraits de Lénine, Trotski et du peuple russe. 1922, le voilà en Asie pour son reportage la Chine en folie ; il nous décrit la Chine et ses seigneurs de guerre ainsi que l’Inde de Nehru, de Gandhi et de Tagore. Dès le début des années 20, les reportages d’Albert Londres font sensation. C’est le début d’une grande notoriété. Albin Michel décide de publier ses articles sous forme de livres.

        Par la suite, Londres continuera ses reportages à l’étranger (Argentine, Palestine, les Balkans, Europe de l’Est) mais à partir de 1923, le journaliste entame une série de reportage sur la France et ses territoires coloniaux. Il porte successivement son regard sur le tour de France dans Les Forçats de la route ou Tour de France, tour de souffrance (1924) ; sur les hôpitaux psychiatriques, Chez les fous (1925) ; et sur la ville de Marseille dans Marseille, porte du sud (1927).

         En 1923 sort la grande enquête de Londres ; celle qu’il consacre aux pénitenciers de Guyane. La publication de Au bagne connaît un grand retentissement. La force du reportage est telle qu’elle secoue la classe politique de l’époque. Le gouvernement décide de supprimer le bagne dès l’année suivante. Le bagne est un thème cher au journaliste ; il publie deux autres reportages : Dante n’avait rien vu (1924), et L’homme qui s’évada (1928). Voici un court extrait de cette enquête : " Le bagne n'est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C'est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c'est tout, et les morceaux vont où ils peuvent " (Au bagne, 1923).

         En 1929, le livre Terre d’ébène est publié. Terre d’ébène est une sorte de carnet de voyage composé d’une trentaine d’articles dans lequel l’auteur nous raconte tout son parcours dans les colonies françaises d’Afrique. Six années après sa description mordante du bagne, Londres examine la manière dont l’Etat français s’occupe de ses territoires africains.

         Ce livre, comme les précédents, suscite de vives réactions. Dans un avant-propos Albert Londres raconte : " Voici donc un livre qui est une mauvaise action. Je n’ai plus le droit de l’ignorer. On me l’a dit. Même on me l’a redit. (…)Tout ce qui porte un flambeau dans les journaux coloniaux est venu me chauffer la plantes des pieds. On a lancé contre ma fugitive personne de définitives éditions spéciales. Les grands coloniaux du boulevard m’ont pourfendu de haut en bas, au nom de l’histoire, de la médecine, du politique, de l’économique, de la société, du coton, de l’or, du Niger, de la Seine et du Congo. " Face à ses opposants, le journaliste maintient sa ligne de conduite : " Je ne retranche rien au récit qui me valut tant de noms de baptême ; au contraire, la conscience bien au calme j’y ajoute. Ce livre fera foi. " Plus loin : " Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie ".

    Fort de ce principe, Londres nous retrace son séjour de quatre mois en AOF et AEF, de Dakar jusqu’à Brazzaville. Voici comment le journaliste décrit les territoires français en 1928 :

         " 20 millions de Noirs, sujets français.

    Deux empires.

    L’Afrique-Occidentale française : AOF.

    L’Afrique-Equatoriale française : AEF.

    L’AOF et L’AEF !

    Treize millions de sujets en Aof. Quatre millions en Aéf. Togo et Cameroun font le reste.

    Les Allemands ont perdu ces deux terres pendant la guerre. Par hasard, plutôt que par pudeur, les Anglais ne les ont pas raflées.

    Alors elles nous sont revenues.

    Huit colonies en AOF : Mauritanie, Sénégal , Guinée, Côte d’Ivoire, Dahomey, Haute-Volta, Soudan, Niger.

    Quatre en AEF : Gabon, Moyen-Congo, Oubangui-Chari, Tchad.

    L’AOF va de l’Atlantique au lac Tchad pour la largeur, et du Sahara au golf de Guinée pour la hauteur. C’est un territoire de cinq millions de kilomètres carrés.

    L’AEF commence à l’équateur et se termine au diable noir, mangeant le cœur de l’Afrique.

    Il y a de quoi se promener !

    Les historiens disent du pays qu’il se présente en forme d’auge. Le mot chaudron lui irait mieux.

    On y mijote. On est sur le gaz comme un morceau de gîte à la noix dans son pot-au-feu. Le diable peut venir vous tâter du bout de sa fourche, on n'est jamais assez cuit. On cuit le jour, on cuit la nuit. En sortant de là, on pourra toujours se mettre dans une presse à viande, ce n’est pas le sang que l’on rendra qui fortifiera les anémiques ! ". (p.29)

         Ces quelques lignes, qui sont au début de l’ouvrage, nous donnent une bonne idée de la manière dont l’auteur retranscrit ce qu’il voit, ce qu’il comprend. Le ton est tantôt direct, clair, voire brut, tantôt railleur, cynique. Cette humeur accompagne l’intégralité du livre.

         Sur le bateau en direction de Dakar, Londres rencontre des fonctionnaires coloniaux. Ces derniers s’apprêtent à poser leur pied pour la première fois sur sol africain. Ils ne savent pas encore quelle mutation leur réserve l’administration. Ils sont anxieux voire terrorisés par cette annonce. Londres témoigne de cette situation avec amusement et nous décrit avec une pointe d’insolence la fin d’un idéal : " Jadis les fonctionnaires coloniaux faisaient leur temps dans la même colonie. Aujourd’hui le maître les force à valser. Ils n’aiment pas cette danse. Qui dit fonctionnaire colonial ne veut plus dire esprit aventureux. La carrière s’est dangereusement embourgeoisée. Fini les enthousiasmes du début, la colonisation romantique, les risques recherchés, la case dans la brousse, la conquête de l’âme nègre, la petite mousso ! On s’embarque maintenant avec sa femme, ses enfants et sa belle-mère. C’est la colonie en bigoudis ! ". (p.17).

         Ainsi nous suivons l’auteur dans ses aventures au fil de ses déplacements. Il précise à chaque fois le lieu où il se trouve, son itinéraire, les moyens de locomotion empruntés. Pour aller à Brazzaville depuis Dakar, le journaliste utilise le train, le bateau, le camion, la marche à pied, le cheval… Ses observations ne portent pas sur la faune et la flore des pays visités, ni sur leur géographie. L’auteur préfère porter son regard sur les hommes et les femmes qu’il croise sur son chemin, quelle que soit leur condition. Il n’hésite pas à reprendre les expressions des autochtones comme " prendre le pied la route ". Londres s’intéresse au fonctionnement politique, économique, social du pays qu’il traverse. Londres investit le quotidien. Ces articles nous décrivent la vie des habitants dans les territoires coloniaux. Ces rencontres sont l’occasion de poser des exemples concrets sur les difficultés quotidiennes que l’on rencontre dans les colonies françaises d’Afrique.

         Plusieurs chapitres sont consacrés uniquement à une rencontre, une personne. L’auteur croise des personnages très variés. Le chapitre 5 est consacré à Tartass dit " le coiffeur à pédale ". Cet homme a quitté la France à la suite d’une déception amoureuse. Il gagne sa vie en faisant des centaines de kilomètres à vélo chaque jour pour offrir ses services. Yacouba le décivilisé (chap. 12) a fait partie de la première caravane de missionnaires envoyée au Soudan (le Mali aujourd’hui) en 1895. Il a quitté les Pères Blancs pour épouser une autochtone. Au chapitre 16, le journaliste rencontre à Ouagadougou sa majesté Naba Kôm, roi du pays Poussi Poussi. Au chapitre 24, Il rencontre Zounan dit le roi de la nuit à Porto Novo au Dahomey (Bénin). Londres décrit les fastes de leur cour. Le chapitre 23 est consacré au domestique d’Albert Londres. " Il s’appelait Birama. Je l’avais pris à la prison de Bamako. Non par esprit humanitaire. Aucune manifestation de ma part. Mais en Afrique la prison est le bureau de placement. Là, les administrateurs et les Blancs favorisés vont chercher leur domestique " (p.201).

         Il prend aussi le temps de revenir sur quelques points historiques pour mieux nous expliquer l’état politique, économique, social des colonies en 1928.

         Il compare aussi nos anciennes colonies avec les colonies anglaises et belges et constate l’indifférence de la métropole face aux nombreux problèmes à résoudre en Afrique. Le bilan est très négatif. Ce livre dénonce les affrontements entre les hommes d’affaires et les fonctionnaires pour se procurer la main d’œuvre, les marchés et les bénéfices, la justice obsolète voire absurde, les conditions de vie des populations locales, la domination des Blancs, la mise à l’écart des métisses, la condition des femmes noires qui sont encore moins considéré que le bétail, le maintien d’un esclavagisme masqué entretenu par les colons mais aussi par le peuple noir, la fuite des noirs et leur crainte des colons.

    " Eh ! oui ! les captifs !

    L’esclavage, en Afrique, n’est aboli que dans les déclarations ministérielles d’Europe.

    Angleterre, France, Italie, Espagne, Belgique, Portugal envoient leurs représentants à la tribune de leur Chambre. Ils disent : " L’esclavage est supprimé, nos lois en ont foi. "

    Officiellement, oui.

    En fait, non !

    Souvenez-vous ! De cela, il n’y a pas huit mois, une dépêche de Londres annonçait dans les journaux français qu’en Sierra Leone l’Angleterre venait de libérer deux cent trente mille captifs.

    Il y en avait donc ?

    Il y en a toujours, y compris ces deux cent trente mille-là ! On les appelle : captifs de case. Ce terme n’est pas une expression, vestige du passé ; il désigne une réalité. En langage indigène, ils répondent au nom de " ouoloso" qui signifie : " naître dans la case". Ils sont la propriété du chef, tout comme les vaches et autres animaux. Le chef les abrite, les nourrit. Il leur donne une femme ou deux. Les couples feront ainsi des petits ouolosos.

    Autrefois ils étaient captifs de traite. Quand les nations d’Europe ont supprimé la traite (officiellement), ont-elles du même coup supprimé les esclaves ? Les esclaves sont restés où ils étaient, c'est-à-dire chez leurs acheteurs. Ils ont simplement changé de nom : de captifs de traite, ils sont devenus captifs de case ; ils naissent Ga-Bibi, ainsi que l’on appelle les petits des serfs. Ce sont les nègres des nègres. Les maîtres n’ont plus le droit de les vendre. Ils les échangent. Surtout ils leur font faire des fils. L’esclave ne s’achète, il se reproduit. C’est la couveuse à domicile. " (p.55-56)

         Les temps forts de ce livre sont consacrés à la dénonciation de deux faits scandaleux : l’exploitation de la forêt en Cote d’Ivoire et la construction de la voie ferrée appelée Congo-Océan. Londres décrit avec précision les conditions de travail des Noirs pour la coupe de bois dans la forêt de Côte d’Ivoire. Il nous raconte comment se déroule la foire aux hommes à Bouaké, la livraison de captifs. La France exploite ces hommes jusqu'à épuisement afin de construire des voix de communication. Aucune faveur ou aide matérielle ne leur est concédée. La main d’œuvre noire est bien moins coûteuse que des véhicules ou des machines. Les nègres transportent tout sur leur tête ou sur leur dos, ils sont considérés comme des " moteurs à bananes " :

    " Qu’est-ce que le nègre ? Le nègre n’est pas un Turc, comme l’on dit. Il n’est pas fort. Le noir, en teinture, n’est pas un brevet de solidité. Parfois, dans les camps, les prestataires meurent comme s’il passait une épidémie. (…)

    On agit comme s’ils étaient des bœufs. Tout administrateur vous dira que le portage est le fléau de l’Afrique. Cela assomme l’enfant, ébranle le jeune Noir, délabre l’adulte. C’est l’abêtissement de la femme et de l’homme. Le blanc soutenait une thèse, il disait : "Nous les obligerons à faire des routes ; c’est pour leur bien que le portage les tue ; les routes faites, ils ne porteront plus."

    Ils portent toujours !

    Où nous devrions travailler à peupler, nous dépeuplons. Serions-nous les coupeurs de bois de la forêt humaine ?

    Où nous a conduits cette méthode ?

    A une situation redoutable.

    Depuis trois ans :

    1° Six cent mille indigènes sont partis en Gold Coast (colonie anglaise) ;

    2° Deux millions d’indigènes sont partis au Nigeria (colonie anglaise) ;

    3° Dix mille indigènes vivent hors des villages, à l’état sauvage (plus sauvage !) dans les forêts de Côte d’Ivoire.

    Ils fuient :

    1° Le recrutement pour l’armée ;

    2° Le recrutement pour les routes ou la machine (chemin de fer) ;

    3° Le recrutement individuel des coupeurs de bois.

    C’est l’exode !

    Ainsi nous arrivons en Haute-Volta, dans le pays mossi. Il est connu en Afrique sous le nom de réservoir d‘hommes : trois millions de nègres. Tout le monde vient en chercher comme l’eau au puits. Lors des chemins de fer Thiès-Kayès et Kayès-Niger, on tapait dans le Mossi. La Côte d’Ivoire, pour son chemin de fer, tape dans le Mossi. Les coupeurs de bois montent de la lagune et tapent dans le Mossi.

    Et l’on s’étonne que le Soudan et la Haute-Volta ne produisent pas encore de coton !

    Des camions et des rouleaux à vapeur !

    Voici mille nègres en file indienne, barda sur la tête, qui s’en vont à la machine ! Au chemin de fer de Tafiré. Sept cents kilomètres. Les vivres ? On les trouvera en route, s’il plaît à Dieu ! La caravane mettra un mois pour atteindre le chantier. Comme le pas des esclaves est docile !

    Des hommes resteront sur le chemin, la soudure sera vite faite ; on resserrera la file.

    On pourrait les transporter en camion ; on gagnerait vingt jours, sûrement vingt vies. Acheter des camions ? User des pneus ? Brûler de l’essence ? La caisse de réserve maigrirait ! Le nègre est toujours assez gras ! " (p133-135).

         Au Congo les gouverneurs de la colonie M. Victor Augagneur puis M. Antonetti, qui lui succède, portent un grand projet : relier Brazzaville à Pointe-Noire qui débouche sur l’Atlantique. 502 kilomètres de voie ferrée sont à construire. Londres intitule cet épisode : le drame du Congo-Océan.

         Il raconte comment des hommes plus ou moins volontaires sont engagés. Une fois le recrutement effectué, ils sont emmenés jusqu'à Brazzaville par l’intermédiaire des fleuves sur des chalands bondés de voyageurs (300-400 personnes). Le trajet dure 15 à 20 jours. A bord de ces embarcations l’horreur commence : " Les voyageurs de l’intérieur étouffaient, ceux de plein air ne pouvaient ni tenir debout, ni assis. De plus n’ayant pas le pied prenant, chaque jour (…) il en glissait un ou deux dans le Chari, dans la Sanga ou dans le Congo. Le chaland continuait. S’il eût fallu repêcher tous les noyés !… ". (p.243)

         Ensuite les nègres prennent le " pied la route " en direction de Pointe Noire. 30 jours de marche environ sur des pistes, il n’y pas de camp prévu pour le repos de ces hommes. On leur donne 10 F qu’ils dépensent tous à la capitale le soir-même mais rien à manger. Puis une fois arrivés à destination, ils participent tout de suite à la construction du chemin de fer. Sans matériel, juste leurs mains et leur tête : " J’ai vu construire des chemins de fer ; on rencontrait du matériel sur les chantiers. Ici que du nègre ! Le nègre remplaçait la machine, le camion, la grue ; pourquoi pas l’explosif aussi ! Pour porter des barils de ciment de cent trois kilos les Batignolles n’avaient pour tout matériel qu’un bâton et la tête de deux nègres ! ". (p.245)

         Lors de son passage sur ce chantier, Londres nous affirme que déjà 17000 Noirs sont morts pour les travaux du Congo Océan et qu’il reste encore 300 kilomètres de voie ferrée à construire. Le gouverneur M. Antonetti, sûr de son objectif, confie à l’auteur : " Il faut accepter le sacrifice de six à huit mille hommes ou renoncer au chemin de fer. " (p.248)

         Albert Londres a lutté au travers de ses écrits contre les injustices, les pratiques gouvernementales et coloniales honteuses, les incohérences du pouvoir. Pour l’exploitation et la mise en valeur de territoires qu’elle possède mais qu’elle ne connaît pas, la France a tué des milliers d’hommes dans ses colonies africaines. L’auteur fidèle à sa réputation dénonce violemment les auteurs de crimes, il cite le nom et la fonction de chaque intervenant dans son texte. En parallèle, l’auteur nous décrit la vie de quelques personnages de classes sociales variées. Le lecteur passe par tous les sentiments : l’exotisme, le sourire, la surprise, la consternation, l’atterrement.

         Albert Londres est mort en 1933 dans l’océan Indien, dans l’incendie du George Phillipar, le bateau qui le ramenait de la Chine où il effectuait un reportage.

         Chaque année depuis sa mort le prix Albert Londres récompense le meilleur journaliste.

    Mathieu, A.S. Bib. 

     

  • La vie des Nord-Africains à Paris en 1955

    PORTFOLIO | 15 PHOTOS

     

    Des cours de français pour Algériens, des jeux d'enfant dans la boue des bidonvilles, la pause au café... C'est ce que racontent les photos prises par Pierre Boulat en 1955. Un témoignage unique qui montre, bien avant les années noires de la guerre d'Algérie, la ségrégation imposée par l'Etat français à ces "Français musulmans d'Algérie", selon les termes administratifs de l'époque. Né en 1924 et mort en 1998, Pierre Boulat a consacré sa vie à la photo, devenant après-guerre un des plus grands photoreporters publié par Life, Paris-Match, le TimeNational Geographic...Certaines de ces photos sont exposées jusqu'au 19 mai à la Cité de l'immigration, dans le cadre deVies d'Exil, 1954-1962, des Algériens en France pendant la guerre d'AlgérieA voir aussi, sur Mediapart, l'entretien vidéo avec Monique Hervo: la guerre d'Algérie vue d'un bidonville de Nanterre.

    En partenariat avec     
     
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    En 1955, ce que l'on appelle communément la guerre d'Algérie (1954-1962) venait de commencer. Dans le quartier de la Goutte d'Or à Paris, la police fait face à des Nord-Africains à l’angle des rues de Chartres et de la Charbonnière.

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    Dans un bidonville de Nanterre. La commune comptait dix-sept bidonvilles où étaient regroupées quelque 
    10 000 personnes. © Pierre Boulat / Cosmos

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    Dans le bidonville de Nanterre. D'abord ce furent les hommes qui arrivèrent dans une France qui manquait alors de main d'œuvre. Puis, ils firent venir leur famille pour les protéger de la guerre. © Pierre Boulat / Cosmos

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    Une partie de dominos dans le café Maure de la rue Maitre Albert. © Pierre Boulat / Cosmos

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    Avant l'embauche, vérification des papiers.

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    Des immigrés prennent des cours de français.

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    Le marché au troc à la Porte de Saint-Ouen, au nord de Paris, où s'étalle aujourd'hui le marché aux Puces. 
    © Pierre Boulat / Cosmos

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    A Courbevoie devant des ouvriers métallurgistes, une danseuse du ventre récolte quelques billets dans le soutien-gorge. Elle fait tous les soirs la tournée des cafés. © Pierre Boulat / Cosmos

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    Fouille au corps dans le bidonville de Nanterre. Gendarmes et policiers contrôlaient à la première occasion ceux qu’ils appelaient les « bicots ». Il n’y avait pas de tension, les Arabes étaient calmes, éberlués, un peu peinés. Mais l’escalade commençait.

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    A Billancourt, une paillasse pour trois et l’on se relaie. © Pierre Boulat / Cosmos

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    Coupe de cheveux dans un café. © Pierre Boulat / Cosmos

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    Mr Abdel Krim Bouzekkar, gardien d’usine, a « réussi ». Il a fait venir sa famille et grâce au prêt de l’Association d’aide aux familles nord-africaines il a pu acheter cet appartement qu’il paiera en vingt ans.

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    Foyer pour les travailleurs algériens après le nettoyage du bidonville de Gennevelliers.

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    Repas dans un foyer. © Pierre Boulat / Cosmos

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    Vendeur des quatre saisons dans une rue.

    TOUS LES COMMENTAIRES

    Vivre au paradis...

    Remarquable, Giulietta. Ça me rappelle le foyer Sonacotra où les immigrés étaient entassés quand je les rencontrais en 1975 à Epinal. Entassés, exploités, mais tellement accueillants et chaleureux. 

    A Chevalier

    Je ne suis pas de cette génération qui a connu cette période, mais ma grand-mère m'a raconté, cette condition de vie,  même si elle vivait dans une autre région et à une autre période.

    Le film vivre au paradis m'a marqué.

    https://www.youtube.com/watch?v=NLyvOuXQRCA

     

    il y a aussi le superbe doc de yasmina ben guigui "mémoires d'immigrés"

     

    A Massasté

    Son démenti ne change rien à mon opinion sur elle.

    Je mets au même niveau d'opportunisme Yamina Benguigui, Rachida Dati, Fadela Amara...

    Quel rapport avec le documentaire "Mémoires d'Immigrés"..??

    J'ai aimé "Z..." et ne me suis jamais préoccupée de la vie privée de Costa-Gavras..

    J'ai aimé "La Belle et la Bête" sans "juger" (!!) Jean Cocteau...

    Et vous avez beaucoup de mérite d'avoir su remettre en question cette peur de l'autre !

    Koikidi

    Ceci explique, pourquoi des enfants pouvaient dire à d'autres enfants, dans la cour de récré :   "on ne joue pas avec les arabes"..

    Les arabes n'allaient pas à l'école avec nous. si je me souviens bien il n'y avait pas d'enfants.

    Koikidi

    Je ne parle pas spécialement de cette période.

    Début des années soixante, nous habitions une HLM près des terrains vagues entre la Porte de la Chapelle et la Porte d'Aubervilliers à Paris.Le périf n'était pas tout à fait terminé.

    J'ai connu aussi ce genre de propos, que ma mère me tenait... 

    Depuis, j'ai appris aussi.

    en 1955 les conditions d'existence des petits Français n'étaient pas trés différente des immigrés. voir ces photos avec l'évolution de 2012 est une vision fausse

     

    Ce que je vois aussi, sur ces photos, c'est qu'on sourit.  C'est un point de vue un peu réducteur évidemment, mais il est une certaine pauvreté moins sinistre qu'une certaine aisance où l'avenir se voile. Ce qui compte souvent c'est de savoir si on descend, si on monte ou si l'on est sur un plateau; la vue n'est pas la même. 

    Les français musulmans... en Algérie "française" c'était les "indigènes" et ils n'avaient pas les mêmes droits que les coloniaux.

    Les français n'ont pas fini de se pardonner le mal qu'ils ont fait aux algériens...

    Au CE2 en 1951 dans une classe d'une école des Frères du nord de la France on se disputait la première place mon copain Hamza et moi avec qui je rentrais de l'école pendant que son père été pompiste à l'aéroport d'Alger.

     Mais j'aimerais qu'un économiste sérieux m' explique sans tabou si ce ne fut pas une erreur de plus de nos irresponsables politique que d'avoir fait venir, pas aux dépens de leur train de vie à eux,  trop de Maghrébins, et encore plus après les accords d'Evian de 1962, ce qui permettait de sous-payer les ouvriers d'ascendance « européenne » qui auraient accepté certains boulots pénibles plus justement payés.

     Oui ou non, en 2012 la France est-elle surpeuplée et physiquement surpolluée avec trop de chômeurs, dont pas mal de descendants des immigrés maghrébins des années 1945-1965 qui sont nos concitoyens à part entière avec théoriquement les même droits que les autres, y compris les mêmes avantages sociaux que leurs parents et grands parents ce qui est normal ? Mais des avantages qui ne correspondent pas à autant de cotisations salariales, donc payés avec de l'argent qui n'est pas disponible pour réduire la misère de trop nombreux Français de souche qui vivent difficilement.   

     

    EVOLSPIR demande : Oui ou non, en 2012 la France est-elle surpeuplée et physiquement surpolluée avec trop de chômeurs, dont pas mal de descendants des immigrés maghrébins des années 1945-1965 [...] ? 

    Physiquement polluée par les chômeurs, on croit rêver !

    Le véritable polluant, celui qui détruit le lien social, c'est celui pour qui Égalité et Fraternité seraient des mots qu'il faudrait oublier afin, sans doute de  réduire la misère de trop nombreux Français de souche

    Les ouvriers d'ascendance  "européenne"  auraient-ils un droit de préséance sur les autres ?

    Serait-ce là l'enseignement des écoles des Frères du nord de la France ?

    Enfin, ça fait drôle de trouver sur Médiapart, ce discours au relents"bleu Marine" que la banalisation ne rend pas moins nauséabonds. 

    -

    Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'autant de cotisations salariales??? Moi, française de souche, j'ai bossé à l'étranger, et pour des étrangers sans convention avec notre douce France, moyennant quoi ces annes ne comptent pas dans ma retraite. S'il y a moins de cotis', il y a moins de retraite. Quant aux sous dépensés pour un étranger, il convient de rappeler à toute fins utiles qu'un étranger est un type qui ne coûte pas un traitre sou de formation. Un enfant ça coûte des sous à la nation. Or, ils arrivent tous chauds tous rôtis, adultes et sans enfance coûteuse.

    Le capitalisme actuel vit d'un taux de chômage structurel hallucinant. Mais étrangers et nationaux sont logés à la même enseigne, et les travaux faits par le personnel semi esclave des illégaux continue d'exister même en période de chômage et de sous-emploi.

    J'en déduis que Verslui se trompe d'ennemi, se trompe de misère, se trompe de beaucoup de choses en pensant que trop d'étrangers sont là. Les économistes du système savent très bien que le taux d'étrangers actuellement est plus bas qu'il n'a été, que les français ont fait peu d'enfants pendant une époque et que la population avait donc besoin du sang neuf injecté par les étrangers, et que le système actuel n'a nullement l'intention d'en finir avec le travail illégal et le trafic d'hommes, même s'il montre les dents occasionnellement.

    Algériens, Roms, Juifs...même combat pour la liberté et l'acceptation de leurs identités...et cela bien avant 1945 tout comme aprés...Hélas.

    Savoir qu'aujourd'hui, il existent encore des êtres dit " bien pensants " qui sont antisémites et osent l'écrire...dans quel démocratie sommes nous depuis tant de temps ?

    André

     

    Pendant ce temps, , une autre partie de la Méditerranée faisait la moue à la moitié de la Méditerranée , sans douter que entre le Nord et le Sud , il n'y a aucune barrière de mort ou de vie mais seulement un gommage de magnitude entre zéro et mille degrés de chaleur humaine .

     
  • Le film : deux siècles d'histoire de l'immigration en France

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  • La police et les Algériens

    La police et les Algériens : continuités coloniales et poids de la guerre d’indépendance

    par Françoise de Barrosle 17/10/2012
     
    Comment expliquer le traitement des Algériens par la police parisienne au milieu du XXe siècle ? Au terme d’une enquête fouillée, le livre d’Emmanuel Blanchard décrit le rôle des transferts en métropole de structures, de carrières et de pratiques coloniales, et souligne le poids du contexte de la guerre d’indépendance dans la genèse de la violence policière.
    Recensé : Emmanuel Blanchard. 2011. La police parisienne et les Algériens (1944-1962), Paris : Éditions du Nouveau Monde.

    Dossier : L’empreinte de la guerre d’Algérie sur les villes françaises


    Pour Emmanuel Blanchard, le 17 octobre 1961 est « une date à part dans l’histoire du maintien de l’ordre à Paris au XXe siècle » (p. 378), ne serait-ce qu’en raison de la violence physique extrême utilisée par l’ensemble des forces de police (CRS, gardes mobiles, gardiens de la paix, compagnies de districts notamment) dont atteste son bilan : au minimum, plusieurs dizaines d’Algériens tués et près d’un millier de blessés graves, non seulement par balle, mais aussi par noyade, matraquage et étouffement. Bien que traité dans le dernier chapitre de son livre, ce déchaînement de violence est l’un des points de départ de l’enquête menée par l’auteur sur les pratiques de la préfecture de police de Paris à l’égard des Algériens entre 1944 et 1962. Cette monographie peut dès lors se lire dans deux perspectives. La première est une sociologie de la police à la croisée de la sociologie des professions, du travail, de l’administration et des usages légitimes de la violence physique. Elle est d’autant plus intéressante qu’elle embrasse autant les pratiques des « agents de terrain » que celles des préfets de police et, autant que les sources le permettent, celles des Algériens eux-mêmes. C’est toutefois à une autre perspective que l’on s’attachera ici : les circulations impériales à l’intérieur d’un espace incluant territoire métropolitain et espaces colonisés. Pour rendre justice à l’apport de ce travail à cette seconde perspective, il convient de distinguer trois niveaux : les structures, les carrières et les pratiques. La qualité d’analyse d’Emmanuel Blanchard permet, à chacun de ces niveaux, de qualifier les processus de continuité à l’œuvre, avec leurs limites et des nuances, et de mettre en évidence, in fine, le rôle joué par les situations guerrières.

    Des structures d’encadrement pour Algériens : continuités historiques et transferts géographiques

    Depuis l’entre-deux-guerres jusqu’à la fin de la guerre d’indépendance au moins, la préfecture de police de Paris (PPP) dédie des structures aux Algériens de façon permanente, à l’exclusion des années 1945-1953. Cette continuité apparemment simple pose toutefois déjà la question de son critère : celui du territoire ou celui du temps.

    En effet, la création en 1925 d’une Brigade nord-africaine (BNA) et d’un « service d’assistance aux indigènes nord-africains » (SAINA) à la préfecture de la Seine correspond à une extension en métropole du statut de colonisé des Algériens. Cette brigade est supprimée en 1945 lorsque le statut organique de l’Algérie adopté alors accorde aux Algériens résidant en métropole une complète égalité juridique avec les autres Français. La création en 1953 d’une « Brigade des agressions et violences » (BAV) au sein de la police judiciaire est la solution que trouve le préfet de police pour contrôler puis réprimer spécifiquement les Algériens, en dépit de cette égalité juridique. Elle revient, donc, à une continuité dans le temps de discriminations coloniales juridiquement caduques.

    Le début de la guerre d’indépendance lève définitivement l’équivoque sur le statut colonisé des Algériens, même en métropole, et, dès lors, les structures que la PPP multiplie à leur endroit à partir de 1957 relèvent à nouveau d’une continuité en métropole de structures créées en Algérie pour la guerre de décolonisation. Ainsi sont créés en 1958 le « service de coordination des affaires algériennes » (SCAA), transposition du centre de renseignement et d’action de la préfecture de Constantine, qui servait à faire travailler ensemble policiers et militaires ; des « sections d’aide technique aux français musulmans d’Algérie » (SAT-FMA), sur le modèle des sections administratives spécialisées (SAS) d’Algérie, pour assurer un contrôle social, policier et politique des Algériens sur une circonscription donnée ; et une « Force de police auxiliaire » (FPA), pendant des harkas chargées en Algérie de protéger les personnels des SAS. Ils sont complétés en 1959 par le Centre d’identification de Vincennes (CIV), l’un des lieux parisiens les mieux identifiés du véritable « archipel carcéral » constitué en métropole par des Centres d’assignation à résidence surveillée (CARS) à destination des seuls Algériens, à l’instar des centres de détention mis en place en Algérie par les militaires chargés, à partir de 1955, de pouvoirs de police.

    Des carrières administratives impériales : parcours géographiques, compétences spécifiques et expériences répressives

    En l’absence de structures ad hoc entre 1945 et 1953, l’encadrement propre aux Algériens de l’entre-deux-guerres se maintient a minima grâce à une minorité des personnels de la BNA et du SAINA qui continuent de travailler à leur contact pour le compte de la PPP ou de la préfecture de la Seine. Lorsque, dès 1950, de nouveaux postes de spécialistes de la population algérienne, les « conseillers sociaux », sont créés, ils sont recrutés en fonction de compétences linguistiques en arabe ou en berbère, d’attaches personnelles avec l’administration et/ou la société coloniale algérienne, voire d’une appartenance aux corps de sous-officiers des troupes coloniales et de solides recommandations de personnalités en lien avec l’appareil colonial en Algérie. Les recrutements pour les structures mises en place à partir de 1958 établissent des liens encore plus étroits avec l’appareil colonial : les SAT-FMA et les services d’identification du CIV sont composés exclusivement d’officiers des Affaires algériennes, les FPA essentiellement d’Algériens. Mais avant la guerre d’indépendance, le recrutement « colonial » n’est pas systématique dans les nouvelles structures. En particulier, il est très minoritaire à la BAV en raison de son recrutement local, alors que la police nationale recrute sur l’ensemble des départements métropolitains et algériens. Les effectifs de la BAV étant nettement supérieurs à ceux des « conseillers sociaux » qui opèrent à la même époque, on peut même conclure à une minorité numérique des personnels policiers issus des sociétés coloniales, ou les connaissant personnellement, parmi l’ensemble de ceux qui sont affectés à la police des Algériens à Paris.

    En revanche, si l’on considère les niveaux hiérarchiques supérieurs, depuis les ministres de l’Intérieur jusqu’aux préfets de police, les dimensions coloniales sont continues, mais de significations très variées. Elles vont, pour les ministres, de la simple « prise en compte des intérêts des colons », fondée sur des liens effectifs ou une proximité idéologique, jusqu’à de véritables spécialisations administratives pour les préfets. Ces derniers, en tant que spécialistes du maintien de l’ordre, ont ainsi systématiquement occupé les fonctions de gouverneur général de l’Algérie, dès le XIXe siècle. Toutefois, cette permanence du lien avec l’Algérie ne dit rien de sa nature, et donc de l’interprétation que l’on peut faire des « carrières coloniales » quant aux pratiques qu’elles induisent. Ainsi, le métropolitain d’origine Maurice Papon est converti à la « guerre psychologique contre-révolutionnaire » en Algérie et à la répression coloniale violente au Maroc, tandis que son contemporain André Dubois, « algérien sur trois générations », refuse un poste de préfet d’Alger qui aurait pu l’obliger à assumer une politique insuffisamment libérale. Emmanuel Blanchard invite ainsi à ne pas homogénéiser artificiellement des affectations en Algérie, ou dans tout autre espace colonisé, et à analyser l’administration en colonie comme un espace social et professionnel à part entière, qui, s’il peut être « connecté » à l’espace métropolitain, n’en est pas moins diversifié, voire relativement complexe, surtout lorsqu’on examine les pratiques elles-mêmes.

    Pratiques discriminatoires, pratiques répressives : quelles continuités ?

    Continuités de structures, de personnels et de carrières sont indissociables des continuités de pratiques, car des continuités de pratiques coloniales sont souvent déduites de continuités de structures et/ou de carrières. Or, le constant souci de l’auteur de chercher à saisir les pratiques à l’égard des Algériens montre que les liens entre structures, personnels et pratiques sont à géométrie variable.

    Les pratiques discriminatoires de la BNA, puis celles des « conseillers sociaux » de la préfecture de la Seine, consistaient à utiliser l’aide sociale et sanitaire pour surveiller et réprimer les Algériens. On pourrait dès lors les considérer comme une duplication en métropole du contrôle des populations indigènes assuré en Algérie au moyen des communes mixtes dans lesquelles ces tâches aussi étaient mêlées – d’autant que les Algériens font également l’objet de descriptions qui recyclent en partie des « savoirs » acquis auprès d’« experts coloniaux » extérieurs à la PPP. Mais l’auteur souligne que cette association fait partie de longue date des méthodes policières à l’égard d’autres populations stigmatisées, comme les prostituées ou les « vagabonds ». D’autres traitements stigmatisants, comme le misérabilisme ou la criminalisation de leurs activités politiques dans les discours et statistiques censés les décrire, voire la mise en carte, le fichage et la racialisation, ne sont pas non plus réservés aux Algériens : prostituées, « nomades », ou « juifs » les ont également subis.

    Emmanuel Blanchard contextualise de la même façon l’usage de certaines violences physiques (coups, privation de nourriture ou de sommeil, bris de biens personnels à l’occasion d’interrogatoires) qui relèvent aujourd’hui de la torture définie juridiquement. Il rappelle, en effet, que les normes policières professionnelles métropolitaines de l’après-1945, y compris dans la police judiciaire, prônaient très officiellement un tel niveau de violence aujourd’hui proscrit. Enfin, la banalisation des armes à feu et de leur usage au cours de la Seconde Guerre mondiale avait répandu les exécutions sommaires à l’encontre des « gangsters » à la fin des années 1940. L’usage des armes à feu en dehors du cadre légal de la légitime défense ne commencera à se réduire qu’à la fin des années 1950, au moment où il se développe à l’encontre des Algériens. Discrimination et une certaine violence physique parfois extrême ne sont donc pas réservées aux seuls Algériens par les policiers parisiens du milieu du XXe siècle. Elles ont cependant pour effet global de constituer un discours public solidement négatif à leur égard, largement diffusé dans l’opinion par la presse, alors qu’il ne pénètre pas les pratiques professionnelles de la police judiciaire ou des renseignements généraux.

    En revanche, à partir de 1958, les pratiques répressives dont les Algériens sont l’objet à Paris sont aussi spécifiques que celles qu’ils subissent en Algérie depuis 1955 : non seulement des exécutions sommaires et des tortures « à l’algérienne », c’est-à-dire avec des « instruments », mais avant tout la détention administrative, c’est-à-dire arbitraire, sans limite réelle de durée, et dans des conditions matérielles plus qu’éprouvantes. Les proportions et leur degré de systématisation sont certes moindres qu’en Algérie, mais leurs caractéristiques les distinguent des pratiques policières métropolitaines modales par leur distance aux libertés publiques, garanties en métropole par la soumission du travail policier à celui de la justice et donc à des règles juridiques protectrices des individus. Les exécutions sommaires et les cas de torture ne peuvent être quantifiés, faute d’archives, même si un faisceau d’éléments permet d’établir qu’ils étaient courants. En revanche, les archives permettent de constater que l’internement « illégal » a concerné une grande partie des Algériens de la région parisienne : 67 000 pour la seule année 1960 et uniquement dans le CIV ! Le caractère massif de cet internement abusif est rendu possible par la pratique de rafles tout aussi massives des Algériens.

    Au-delà de l’identification et de l’analyse de ces pratiques contraires aux règles du travail policier qui s’imposent à la même époque en métropole pour les « Européens », Emmanuel Blanchard montre qu’elles ne sont pas l’apanage des personnels directement issus de l’appareil répressif algérien que Maurice Papon recrute à la PPP. Ou plutôt, les effets de leurs pratiques, à commencer par celles du préfet de police, modifient sensiblement le cadre des pratiques de l’ensemble des personnels de la PPP au contact des Algériens. Les méthodes illégales d’arrestation et d’interrogatoires avec torture de la FPA diffusent l’idée que « tout est permis » et alimentent, de fait, les enquêtes des personnels sans « spécificité algérienne » et censés continuer à respecter les règles de procédure. Surtout, Maurice Papon réclame et obtient en 1958 une modification décisive du cadre juridique qui encadre jusqu’alors le travail policier pour imposer un couvre-feu aux Algériens, permettre leur internement administratif sur simple arrêté préfectoral et pour autoriser, en pratique, de leur tirer dessus à vue. Si, avant même l’arrivée de Maurice Papon, la hiérarchie de la PPP ne contrôle plus depuis plusieurs années l’usage que les policiers font de leurs armes, Papon légalise cette violence mortelle à l’encontre des seuls Algériens.

    La répression du 17 octobre s’inscrit dans cette modification progressive des règles de l’utilisation de la violence physique par les forces de police, avec un degré supplémentaire dans le dispositif lui-même et l’encadrement des agents. En effet, ces derniers n’étaient faits en rien pour disperser un rassemblement public interdit (la méthode « normale » de maintien de l’ordre en métropole au XXe siècle), mais plutôt pour rafler et tuer un maximum de personnes. De ce fait, la gestion par la police – tous corps et niveaux hiérarchiques confondus – de la contestation par les Algériens de l’interdiction qui leur était faite de pénétrer dans les espaces publics s’assimile à la répression exercée contre des initiatives similaires « d’indigènes » à Alger en 1960 ou au Maroc au début des années 1950.

    L’analyse minutieuse proposée par Emmanuel Blanchard ne conduit donc pas à s’enfermer dans une logique « internaliste » des pratiques : elle montre, au contraire, tout ce que ces pratiques doivent aux contextes historiques et sociaux précis dans lesquels elles s’inscrivent, puisqu’elles ne se déduisent pas des seules trajectoires ou origines de leurs auteurs.

    Un contexte guerrier déterminant

    Le contexte guerrier de la période étudiée est déterminant dans l’évolution des pratiques policières à l’égard des Algériens. En premier lieu, les structures, les pratiques ainsi qu’une bonne partie des personnels que Maurice Papon met en place à partir de 1958 à la PPP sont autant coloniaux que militaires et, qui plus est, d’une forme militaire inventée pendant la guerre d’Indochine pour lutter contre les guérillas : elle associe personnels policiers et militaires pour mener un travail de renseignement et de répression qui déroge aux règles professionnelles à la fois de la police métropolitaine et de l’armée. Le préfet Papon ne fait aucun secret de sa volonté de transformer la police parisienne en armée « contre-révolutionnaire » dirigée contre les Algériens.

    Mais la guerre d’indépendance a des effets plus généraux sur la PPP. Tout d’abord, à la fin des années cinquante, se combinent les retours en métropole des premiers appelés avec les difficultés de recrutement à la préfecture de police qui poussent cette dernière à favoriser considérablement le recrutement de ces anciens appelés, dans un moment de fort renouvellement de ses personnels – si bien que, à cette époque, une part importante des nouveaux gardiens de la paix parisiens, eux-mêmes en nette augmentation, sont susceptibles d’avoir une expérience non pas tant de l’Algérie que de la guerre d’indépendance et donc de ses violences extrêmes. Pour les générations antérieures de policiers, c’est la Seconde Guerre mondiale qui assure une forme de socialisation guerrière : usage des armes à feu bien au-delà de la légitime défense, norme d’arrestation remplacée par celle de l’exécution, conservation de nombreuses munitions. Ces socialisations guerrières sont renforcées par le fait que, à partir de janvier 1958, les indépendantistes prennent pour cible les policiers parisiens, entraînant une forte insécurisation de ces derniers. La radicalisation généralisée des violences policières à l’encontre des Algériens voulue par la politique de Maurice Papon à partir de mars 1958 s’alimente ainsi également à des circulations guerrières parmi les policiers et les indépendantistes.

    Enfin, et peut-être surtout, le contexte guerrier domine au niveau politique. À partir de 1957, le pouvoir politique est menacé par l’armée et dépend donc plus étroitement de la police pour ne pas être renversé par la force. Puis il dépend de la police pour faire en sorte que le FLN soit en position de faiblesse dans les négociations. Ces impératifs politiques définis par la guerre conditionnent la nomination de Maurice Papon à la tête de la préfecture de police en tant que « théoricien et praticien de la “guerre contre-révolutionnaire” » (p. 316) et l’approbation de sa politique par le président du Conseil et le président de la République. Avant cette période de mise en cause du régime politique lui-même, c’est le début de la guerre d’indépendance qui permet à la PPP d’obtenir les moyens juridiques nécessaires au développement de la mise en carte des Algériens commencée en 1950, par la création en 1955 d’une carte nationale d’identité rendue obligatoire en 1956 pour toutes les demandes d’autorisation de voyage. Ce n’est pas le moindre des mérites de la démonstration d’Emmanuel Blanchard de montrer que l’administration n’est pas toujours déconnectée de l’espace politique.

    Si les plus hautes institutions politiques ont rendu possible l’évolution des pratiques de la police parisienne vers celles de la « guerre contre-révolutionnaire », l’opinion publique métropolitaine, au travers de journaux et de certains groupes plus ou moins organisés (commerçants, mouvements sportifs), a, en revanche, pu contribuer à empêcher Maurice Papon de mettre en œuvre plus largement encore à Paris les méthodes qu’il avait expérimentées à Constantine.

    Le colonial en question

    À tous points de vue, le livre d’Emmanuel Blanchard est un précieux outil pour ceux qui travaillent sur les problématiques impériales. Sur le plan formel, tout d’abord, grâce à la qualité de l’appareil critique : dense, précis et actualisé. Surtout, dans le domaine du maintien de l’ordre, il permet de cerner précisément les contours et les contenus des circulations impériales.

    Ainsi, il identifie certaines continuités dans le temps entre des structures spécifiquement dédiées à l’encadrement et au contrôle des Algériens à Paris avant-guerre et les pratiques de certains agents préfectoraux des années cinquante. Mais cette forme d’encadrement, ainsi que d’autres pratiques discriminatoires, n’est pas propre aux Algériens, sauf en ce qu’elle se fait au travers de personnels censés les « connaître » du fait de leurs expériences en Algérie. En revanche, les particularités réelles du contrôle policier des Algériens après-guerre (qui ne sont pas utilisées à l’égard d’autres « clientèles » policières) sont toutes liées au contexte de guerre anti-guérilla qui se déploie à Paris à partir de 1958. Ces pratiques extrêmement violentes sont certes promues et initiées par certains transferts de personnels depuis l’Algérie, des militaires et Maurice Papon principalement. Mais seules les conséquences plus larges de la guerre d’indépendance ont rendu possible et surtout efficiente leur action. La guerre a à la fois élevé le niveau de violence physique parmi l’ensemble des policiers parisiens, dans leurs conditions de travail et dans leur expérience personnelle avant d’intégrer la PPP, et rendu indispensable aux pouvoirs politiques l’usage hors limite de cette violence.

    Il est ainsi tentant de conclure, pour cette période qui commence en 1957, que les circulations d’hommes et de pratiques entre l’Algérie et la métropole sont du registre guerrier autant que colonial, tout comme le cadre politique d’ensemble. In fine, il faut souligner que cette élévation extraordinaire du niveau de la violence physique en métropole a été légalisée et encouragée à l’encontre des seuls Algériens par des autorités politiques métropolitaines. Le caractère sélectif du public soumis à cette extraordinaire violence physique et légale semble montrer que l’on n’échappe pas, pour caractériser les pratiques coloniales, à leur organisation raciale, quel que soit le caractère « colonial » de leurs auteurs.

  • Les entrepreneurs proposent une baisse du coût du travail

     

    Il fallait bien que le sujet soit abordé! Vous pensiez réellement que nous allions y échapper?

    Les dirigeants des plus grandes entreprises privées françaises proposent au gouvernement socialiste, dans les colonnes du Journal du dimanche, un « pacte pour relancer la croissance et l’emploi » prévoyant notamment une baisse du coût du travail.

    « La France doit se transformer en profondeur. Il est urgent d’agir maintenant et collectivement. Nous préconisons une réponse globale adossée à des mesures simples et concrètes », écrivent-ils dans le JDD sous la forme d’une mise en garde.

    Pour ces grands patrons, « avec une dépense publique record de 56% du PIB, nous sommes arrivés au bout de ce qui est supportable. L’Etat doit réaliser 60 milliards d’euros d’économies (trois point de PIB) au cours des cinq années à venir ».

    Pour renforcer la compétitivité des entreprises, il faut baisser le coût du travail d’au moins 30 milliards d’euros sur deux ans, en réduisant les cotisations sociales qui pèsent sur les salaires moyens (2 smic et plus), affirment ces grands patrons.

    Pour eux, ce transfert serait financé pour moitié par un relèvement de la TVA de 19,6% à 21% (la moyenne européenne) et l’autre moitié par une baisse des dépenses publiques.

    S’agissant de la gouvernance des entreprises, les grands entrepreneurs proposent de renforcer le code Afep-Medef en soumettant les rémunérations des dirigeants à un vote consultatif des actionnaires lors de l’assemblée générale annuelle.

    Ils suggèrent également de créer un Haut Comité du gouvernement d’entreprise habilité à intervenir auprès des conseils d’administration et de limiter à deux le nombre de mandats d’administrateurs pour les dirigeants mandataires sociaux.

    Source: Reuters