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Terrorisme - Page 2

  • Ebriété guerrière

    Après les attentats du 13 novembre

     

    17 novembre 2015
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    « Etoiles » (un marché à Damas, en Syrie)
    cc Christophe

    Le 13 novembre 2015, une série de fusillades et d’explosions ont endeuillé Paris et Saint-Denis, provoquant la mort de 130 personnes. Les auteurs de ces attentats, souvent des jeunes Français musulmans, ont motivé leur acte en invoquant l’intervention militaire de leur pays en Syrie contre l’Organisation de l’Etat islamique (OEI). Deux jours plus tard, Paris a procédé à de nouveaux bombardements contre les positions de l’OEI en Syrie, principalement dans la « capitale » de l’organisation, à Rakka. Et, dorénavant, le gouvernement français comme l’opposition de droite s’accordent sur la nécessité de multiplier les « frappes » en Syrie. L’urgence de mener sur le front intérieur une « guerre » implacable ne les distingue pas davantage.

    La seule question qui semble faire débat entre eux tient à la composition de la coalition internationale combattant l’OEI. Avec ou sans la Russie ? Avec ou sans l’Iran ? Avec ou sans le gouvernement syrien ? La politique étrangère française, dont le crédit a été largement atteint par une succession d’hypocrisies et de maladresses, paraît à présent se rallier à l’idée d’une alliance aussi large que possible. Une telle position est déjà celle que défendent l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, l’ancien premier ministre François Fillon et l’ancien ministre des affaires étrangères Alain Juppé. Tous exigeaient il y a encore quelques mois, ou quelques semaines, le départ préalable du président syrien Bachar Al-Assad ; tous y ont dorénavant renoncé.

    Décidée de manière solitaire, sans débat public, sans participation autre que purement décorative du Parlement, dans un alignement médiatiqueconforme aux habitudes du journalisme de guerre, l’intervention militaire française soulève néanmoins plusieurs questions de fond.

    L’existence d’une « coalition », tout d’abord : celle-ci est d’autant plus large que les buts de guerre de ses principaux membres diffèrent, parfois très sensiblement. Certains participants (Russie, Iran, Hezbollah libanais, etc.) veulent avant tout maintenir au pouvoir le régime de M. Al-Assad, bien que celui-ci soit détesté par une large partie de la population. D’autres (Turquie et Arabie saoudite en particulier), qui ont manifesté de la complaisance envers l’OEI jusqu’à ce que celle-ci se retourne contre eux, aimeraient s’assurer que M. Al-Assad va tomber. Comment imaginer que ce malentendu fondamental ne débouche pas sur de nouvelles convulsions dans l’hypothèse d’une victoire des alliés de circonstance contre l’OEI ? Faudra-t-il alors imaginer une nouvelle intervention pour séparer (ou pour détruire) certains des ex-coalisés ? Les atrocités de l’OEI sont largement documentées, y compris par l’organisation elle-même. Malgré cela, elle a été bien accueillie dans des régions sunnites d’Irak et de Syrie dont les habitants avaient été exploités ou tyrannisés par des milices chiites. Aussi éprouvés soient-ils par la férule qu’ils subissent en ce moment, ces habitants ne se sentiront pas forcément libérés par leurs anciens persécuteurs.

    L’autre question fondamentale tient à la légitimité et à l’efficacité des interventions militaires occidentales par rapport même aux buts qu’elles s’assignent. L’OEI n’est que l’avatar un peu plus sanglant d’un salafisme djihadiste encouragé par le wahabbisme d’Arabie saoudite, une monarchie obscurantiste que les capitales occidentales n’ont cessé de dorloter. Au demeurant, à moins d’imaginer que l’objectif que visent à présent les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, etc., soit simplement de s’assurer que le Proche-Orient et les monarchies obscurantistes du Golfe demeureront un marché dynamique pour leurs industries de l’armement, comment ne pas avoir à l’esprit le bilan proprement calamiteux des dernières expéditions militaires auxquelles Washington, Paris, Londres, etc. ont participé, ou que ces capitales ont appuyées ?

    Entre 1980 et 1988, lors de la guerre entre l’Iran et l’Irak, les pays du Golfe et les puissances occidentales ont largement aidé le régime de Saddam Hussein, en espérant ainsi affaiblir l’Iran. Objectif atteint au prix d’un million de victimes. Quinze ans plus tard, en 2003, une coalition emmenée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni (mais sans la France) détruisait l’Irak de Saddam Hussein. Résultat, ce pays, ou ce qu’il en reste, est devenu un allié très proche… de l’Iran. Et plusieurs centaines de milliers de ses habitants ont péri, principalement des suites d’affrontements confessionnels entre sunnites et chiites. Pour que le désastre soit tout à fait complet, l’OEI contrôle une partie du territoire irakien.

    Même scénario en 2011 quand, outrepassant le mandat d’une résolution de l’Organisation des Nations unies, les Occidentaux ont provoqué la chute de Mouammar Kadhafi. Ils prétendaient ainsi rétablir la démocratie en Libye, comme si ce souci avait jamais déterminé la conduite de leur politique étrangère dans la région. Aujourd’hui, la Libye n’est plus un pays, mais un territoire où s’affrontent militairement deux gouvernements. Elle sert d’arsenal, de refuge aux groupes terroristes les plus divers, dont l’OEI, et de facteur de déstabilisation régionale. Serait-il insolent de réfléchir quelques secondes — voire davantage — au bilan de ces dernières interventions occidentales avant d’en engager une nouvelle, dans l’enthousiasme général évidemment ? L’année dernière, à West Point, le président américain Barack Obama admettait lui-même :« Depuis la seconde guerre mondiale, quelques-unes de nos erreurs les plus coûteuses sont venues non pas de notre retenue, mais de notre tendance à nous précipiter dans des aventures militaires, sans réfléchir à leurs conséquences. »

    Comme toujours, le discours de « guerre » se double d’un dispositif sécuritaire et policier renforcé. On sait à quels excès cela a donné lieu aux Etats-Unis. En France, il est déjà question de rétablissement des contrôles aux frontières, de déchéances de nationalité et de modification de la Constitution afin, comme vient de l’expliquer le président de la République, de « permettre aux pouvoirs publics d’agir contre le terrorisme de guerre ».

    A l’évidence, nul ne saurait nier la nécessité d’une protection des lieux publics contre des actes de terreur, d’autant que les attentats coordonnés du 13 novembre viennent de témoigner d’une défaillance évidente des services de sécurité. Doit-on pour autant bricoler dans la hâte un nouvel arsenal de restriction des libertés individuelles, alors même que des lois « antiterroristes » n’ont cessé de se succéder, souvent durcies avant même d’entrer en application ? L’actuel climat d’affolement et de surenchère sécuritaire favorise par ailleurs les suggestions les plus inquiétantes. Ainsi celle d’incarcérer les « suspects » de djihadisme, ou de radicalisation, ce qui reviendrait à confier à la police et à l’administration le droit de rendre la justice, y compris pour décider unilatéralement des mesures privatives de liberté.

    Après une série de crimes prémédités ciblant des lieux de loisirs et de sociabilité un vendredi soir, l’émotion de la population française est compréhensible. Mais les responsables politiques ont pour responsabilité de réfléchir aux motivations de leurs adversaires et aux dynamiques qu’ils engagent plutôt que d’enchaîner les rodomontades dans l’espoir éphémère de conforter leur popularité flageolante.

    On en est loin.

  • Une bataille déjà perdue ?


    La France en guerre

     

    La France tétanisée, l’état d’urgence pour trois mois, la république martiale, les descentes de police, les renforts militaires, la limitation des libertés, la multiplication des bombardements aériens au dessus de la Syrie : l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) aurait-elle déjà gagné une bataille, à Paris, depuis ce funeste vendredi 13 ? « Il aura fallu payer le prix du sang pour que les Français comprennent qu’ils sont en guerre », estimait dès le lendemain des massacres sur France Inter le général Vincent Desportes, ancien directeur de l’Ecole de guerre et professeur à Sciences-Po, pour qui il s’agit d’un « retour au réel », suivi aussitôt d’un « virage sécuritaire de Hollande » (1).

    par Philippe Leymarie, 20 novembre 2015
    Une bataille déjà perdue ?
     

    « Vos guerres, nos morts »… Submergés par l’émotion, accablés par le chagrin, transportés parfois par la colère et la révolte contre l’injustice : nous avons été tout cela, ces jours-ci, à l’évocation du sort de ces cent vingt-neuf jeunes hommes et femmes exécutés au hasard, dans des lieux de convivialité, de ces centaines de traumatisés dans leurs corps et leurs âmes, par le malheur de leurs proches. « Les attentats de vendredi ont visé le fait de profiter de la vie, en allant voir un match, boire un verre, écouter de la musique »,constate la neuropsychologue Sylvie Chokron. « Le risque est de voir se développer dans l’inconscient la peur de la vie » (2).

    Quelque chose n’a pas marché

    Lire « Ebriété guerrière », La valise diplomatique, 17 novembre 2015.La population a-t-elle été assez protégée ? « Le Bataclan a été le Sedan de l’opération Sentinelle »,estime Jean-Dominique Merchet sur son blog Secret Défense, faisant référence à la ligne Maginot du siècle dernier, contournée par les Allemands. Cette fois encore, alors que les effectifs de l’opération militaire Sentinelle, déclenchée sur le territoire national à la suite des attentats de janvier, étaient « scotchés » autour des sites réputés « sensibles », l’adversaire s’attaquait à des terrasses de café, à une salle de spectacle et — heureusement sans succès, dans ce cas — au principal stade du pays.

    « On a perdu une bataille terrible », conclut Merchet, pour qui l’investissement sur Sentinelle depuis janvier — un demi-million d’euros par jour, 175 millions par an — aurait pu sembler peu coûteux, comparé aux 32 milliards d’euros du budget défense, si seulement le dispositif avait pu empêcher les carnages du vendredi 13…

    Si le combat contre un adversaire usant de méthodes terroristes et s’en prenant à la population est par essence inégal, voire impossible à gagner, il semble tout aussi évident que le déploiement sur le territoire national, en mode « surveillance et dissuasion », de militaires équipés et entraînés pour les crapahutages sous d’autres latitudes, fait pour rassurer quelque peu l’opinion au lendemain des attentats de janvier, est inadapté, inefficace et par ailleurs trop voyant (et d’ailleurs assez mal vécu par les intéressés).

    Marteau-pilon

    Les attentats de ces derniers mois ont prouvé également qu’en dépit de l’activité soutenue des services français — une dizaine de milliers d’agents, en incluant les renseignements militaires, qui ont déjoué six projets de type terroriste depuis le printemps 2015, d’après le ministère de l’intérieur, dont quatre fomentés par le belge Abdelhamid Abaaoud (3) — il a été impossible d’anticiper plusieurs attentats majeurs, dont ceux du vendredi 13, menés par des équipes nombreuses, équipées, coordonnées, qui ont répandu la terreur et contraint l’exécutif à annoncer un train de mesures, dont des restrictions significatives des libertés.

    Et la question surgit, pas seulement de la part de la droite (elle-même responsable, en son temps, de l’affaiblissement du dispositif de sécurité, avec la suppression de douze mille postes de policiers et gendarmes entre 2007 et 2012), mais aussi de toute la société civile : l’état d’urgence, les assignations, les renforts de police, les contrôles aux frontières, les bombardements plus intensifs… Que nos gouvernants ne les ont-ils pas lancés plus tôt, dans la foulée des attentats contre Charlie et l’Hyper Cacher, en janvier ?! N’était-ce pas déjà assez grave ?

    Ce n’est en tout cas pas faute d’avoir légiféré : seize textes antiterroristes ont été adoptés en quinze ans, et le dernier il y a quelques mois (la loi sur le renseignement, qui facilite les écoutes (4)). Le juge Marc Trevidic, qui vient de passer dix ans au pôle antiterroriste de Paris — mais qui vient d’être muté à Lille, en vertu d’une règle de rotation qui tombe bien mal… — estime que ce corpus de lois est amplement suffisant, qu’il suffisait de s’en servir, à condition bien sûr de disposer du personnel nécessaire (magistrats, greffiers, enquêteurs, gardiens).

    Les articles 421-1 et 421-2 du Code pénal, en particulier, qui sont « tout à fait contradictoires avec les libertés publiques », comme le souligne Jean Guisnel, sont aussi « d’une redoutable efficacité » : ce « marteau-pilon juridique » permet aux magistrats et aux policiers de surveiller et d’interpeller quiconque est à leurs yeux susceptible de s’engager dans une action terroriste, y compris s’il n’y a pas le moindre élément de réalisation. Reste que la machine judiciaire et pénitentiaire ne suit pas toujours…

    Renforts à tous les étages

    Etoffer à nouveau maintenant les effectifs de police et gendarmerie ? C’était déjà le cas, notamment dans les secteurs du renseignement, de la lutte contre le cyberterrorisme, particulièrement choyés depuis quelques années. Mais l’objectif d’ouvrir cinq mille postes dans les deux ans, annoncé par le président Hollande dans la foulée des attentats, paraît difficile à tenir, en raison notamment de l’engorgement des centres de formation (5).

    A deux vitesses

    Autre annonce : le projet de création d’une garde nationale, en s’appuyant sur les réservistes — une force intermédiaire de renfort, plus spécialisée dans la surveillance et le maintien de l’ordre intérieur que ne le sont les militaires (notamment ceux déployés actuellement au titre de l’opération Sentinelle) ? Mais cela reviendrait à consacrer une armée à deux vitesses. Et n’est-ce pas déjà la mission de la gendarmerie — cette force de police de statut militaire, déployée dans les campagnes, et à l’occasion dans les villes (avec notamment ses unités de gendarmerie mobile), beaucoup plus proche de la société civile que ne le sont à priori les soldats ?

    La décision du président Hollande d’annuler le plan de diminution d’effectifs militaires jusqu’en 2019 donne en tout cas un sérieux coup d’oxygène aux armées, qui pourront renforcer les unités opérationnelles, retrouver des marges pour l’entraînement, et développer des secteurs comme la cyberdéfense ou le renseignement, tout en sauvant une partie des services de soutien dont la disparition était programmée. Et donc continuer à guerroyer sur plusieurs théâtres simultanés, comme c’est le cas actuellement.

    Finalement, en ajoutant les annonces faites lundi au Congrès sur le renforcement des effectifs de policiers, gendarmes, personnels pénitentiaires, douaniers, etc. — soit 15 000 postes créés ou maintenus — toutes les réductions opérées en leur temps par l’ex-président Sarkozy auront été compensées. Mais une partie des recrutements et formations (notamment celle des analystes, des enquêteurs) prendront du temps, et il faudra veiller à ce que ces effectifs supplémentaires soient placés aux bons endroits (et non affectés à des gardes statiques, des emplois administratifs, etc.).

    Blessures de guerre

    Quant à assigner à résidence, voire interner l’ensemble des fichés « S » (comme « sûreté »), comme le demande sans cesse la droite ? La plupart des dix mille personnes concernées (selon Jean-Jacques Urvoas, député PS spécialiste des questions de sécurité) ne savent pas qu’elles sont « S » : ce moyen de signalement est destiné à alimenter les dossiers de police, et à justifier le moment venu d’éventuelles surveillances plus étroites ; il n’a pas de portée judiciaire, et n’est pas en soi une indication, et encore moins une preuve de délit. La mise sous contrôle permanent d’un effectif d’individus aussi important nécessiterait en outre un personnel décuplé de police et gendarmerie.

    La guerre, disent-ils

    François Hollande l’a mentionnée à dix reprises dans son discours devant le Congrès, lundi à Versailles : on sait que ce président, détenteur de records d’impopularité, endosse volontiers la posture de chef des armées, ou de « grand » du monde, qui lui redonne à chaque fois et pour un temps la stature perdue sur le terrain politique.

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    Des avions de chasse Dassault à la « une » du journal de Dassault
    Capture d’écran de la page Facebook du « Figaro », 19 novembre 2015

    La formule ne fait d’ailleurs pas l’unanimité : la guerre, c’est en principe pour l’extérieur, avec une armée sachant la « faire », un ennemi en bonne et due forme, des règles d’engagement, des conventions internationales (6), etc. La « guerre contre le terrorisme » est-elle d’ailleurs le bon moyen pour annihiler (« éradiquer », dirait François Hollande) Daech (acronyme arabe désignant l’OEI) ? L’ex-premier ministre Dominique de Villepin estime que, pour combattre un adversaire conduit d’une main aussi invisible, opportuniste, et ne respectant aucun cadre, il faut non pas du pilonnage militaire, mais de la politique, une vision, de la ruse ; il soutient qu’il n’y a pas d’exemple où la « guerre contre le terrorisme » n’ait conduit à plus de chaos, et invite à se souvenir que « nous avons en grande partie enfanté nous-même Daech ».

    Mais, pour ce qui est des attentats de ces derniers mois dans l’Hexagone, tout ramène effectivement à la guerre : la volonté d’en découdre et d’affronter l’adversaire, le type d’armes utilisé, le professionnalisme des attaquants, leur formation et tutelle à distance, sans parler des « blessures de guerre » qu’ont eu à traiter les médecins urgentistes.

    Quant à la guerre menée par la France à l’extérieur, même si elle a longtemps été limitée, pratiquement invisible et presque indolore, elle est permanente depuis cinq ans, et sur plusieurs fronts : après l’Afghanistan, la Côte d’Ivoire, la Libye, la Centrafrique, le Mali, le Sahel maintenant, et aujourd’hui l’Irak, la Syrie — au nom des « responsabilités historiques de la France », de ses « devoirs de membre permanent du Conseil de sécurité » et… de son souci de garder une influence internationale, que ne lui autorise plus sa relative faiblesse économique.

    A trop déclarer la guerre sans la mener vraiment, et comme cela a longtemps été le cas à propos de la Syrie, ne prend-on pas le risque de grandir l’adversaire, de l’exciter, de susciter encore plus de pratiques terroristes (comme l’a montré l’exemple afghan) ? « On ne peut mener la guerre à Rakka sans être en guerre en France », estimait l’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin sur France Inter, le 16 novembre, en s’en prenant aux « attitudes de coq de village » à propos des trois frappes délivrées par l’aviation française en l’espace de six semaines — dont un premier bombardement, le 8 octobre, sur une ex-base militaire de l’armée syrienne à Rakka, servant apparemment de centre d’entraînement à la mouvance francophone de cette organisation : l’opération avait pour but d’éliminer plusieurs chefs identifiés de ce groupe, dont peut-être l’un des instigateurs des attentats de vendredi à Paris.

    Depuis, les autorités françaises s’attendaient à une réplique de Daech sous une forme ou une autre, et auraient dû, selon certains, avertir au moins la population, suggérer ou imposer des mesures de prudence ou de protection, multiplier les contrôles sur les axes de transport et frontières, même si — pour le politologue Gilles Kepel, sur France Inter le 15 novembre — « il y aurait eu des attentats avec ou sans intervention en Syrie ».

    Cycle des représailles

    « Pouvait-on imaginer que cela n’aurait pas de répercussions sur le territoire français ? », se demande encore le sénateur Raffarin qui, tout en ne se voulant pas dans le camp des « guerriers », estime que, si on fait la guerre comme on le proclame sur tous les tons ces jours-ci, il faut se mettre en situation de la gagner, avec :

     à l’intérieur, un investissement plus massif qu’annoncé par le président Hollande en matière de sécurité (surveillance, assignations, portiques, contrôles aux frontières, etc.) ;
     et à l’extérieur, la mise sur pied d’une coalition unique forgée après accord avec la Russie et l’Iran, en sortant pleinement de l’ambiguïté à la française (le « d’abord Bachar », puis le « ni Bachar ni Daech » de Fabius) ou à la turque (Ni Bachar ni les Kurdes), dotée de moyens militaires significatifs et coordonnés ;
     à quoi le traditionnel belliciste Bernard-Henri Levy ajoute un engagement des troupes occidentales au sol, au nom d’un « No boots on their ground, more blood on our ground » (Pas de bottes sur leur terre, encore plus de sang sur la nôtre) (7).

    Depuis les attentats du vendredi 13 à Paris, le cycle des représailles est enclenché : les raids nocturnes des Rafale et Mirage français sur Rakka, la capitale du califat de Daech, ont été quotidiens, à partir de leurs bases en Jordanie et aux Emirats arabes unis. Avec des bilans toujours impossibles à établir. Et la certitude que les troupes de Daech ont pris des dispositions pour se mettre à l’abri.

    Certains voient dans la montée des opérations-suicide le signe que Daech, dont l’expansion a été tout de même contenue par les bombardements aériens, cherche à mettre en œuvre un plan de désencerclement, en portant la guerre au maximum chez l’adversaire. Dans cette optique, certains experts du renseignement se demandent si les carnages de Paris sont une opération de vengeance isolée, à destination spécialement de la France, qui en appelle éventuellement d’autres sur l’Hexagone ou si c’est un élément d’une séquence plus « internationale » : attentat (anti-kurde et anti-opposition) à Ankara, en Turquie, attentats (anti-chiites) à Beyrouth et Bagdad la veille et le matin des tueries à Paris ; avion russe abattu au dessus du Sinaï… et maintenant une opération annoncée à Washington ?

    Etat final recherché

    Le « professionnalisme » des tueurs en tout cas n’étonne pas les connaisseurs. Au sein du gouvernement de Daech, il y a notamment un « ministre des opérations kamikazes ». Les forces de l’organisation sont encadrées par d’ex-officiers de l’armée de Saddam Hussein, dissoute par l’occupant américain, devenus « mercenaires » pour assurer leur survie, ou au nom de la lutte contre la domination chiite : ils peuvent être spécialistes des blindés, des explosifs, de la logistique, etc.

    Une coalition-bis ?

    Le gouvernement français a par ailleurs consenti à un virage diplomatique dans le sillage des attentats. Bachar Al-Assad, le président syrien, n’est plus l’ennemi numéro un : on verra plus tard. La Russie redevient soudain fréquentable, y compris à un niveau militaire. Le porte-avions Charles de Gaulle, en route avec son escadre depuis mercredi pour la Méditerranée orientale, pourrait même coopérer avec la marine russe, comme l’a souhaité le président Vladimir Poutine.

    Reste à tenter de mettre sur pied une stratégie commune entre les pays engagés contre l’OEI. Commentaire à ce sujet du général Vincent Desportes, dans La Croix du 15 novembre : « Vous pouvez déployer toute la force militaire que vous voulez, si vous ne le faîtes pas au service d’une stratégie claire et cohérente, cela ne sert à rien, comme on l’a vu en Afghanistan et en Irak. On n’arrivera à rien tant que les différentes parties prenantes à la lutte contre Daech — Américains, Russes, Iraniens, Saoudiens et Turcs — ne se mettront pas d’accord sur l’état final recherché, c’est-à-dire le futur du Moyen-Orient. Quand ce sera fait, nous pourrons bâtir une stratégie adaptée. La première étape est donc diplomatique, ce qui n’exclut pas de continuer à frapper pour affaiblir Daech ».

    Alliés de cœur

    Le président François Hollande, justement, doit se rendre la semaine prochaine à Washington et à Moscou, pour obtenir les feux verts des président Obama et Poutine en faveur d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU légitimant une intervention concertée en Syrie. A charge ensuite, pour l’ensemble des pays de la nouvelle coalition ainsi esquissée, de déterminer qui sont ses alliés de cœur ou plus souvent de raison sur le terrain, et à appuyer concrètement leur action.

    L’autre démarche post-attentats est de mettre cette fois les Européens« face à leurs responsabilités », selon les mots de François Hollande, en les appelant à s’impliquer sur le terrain militaire en Syrie, ainsi que sur les autres théâtres d’opération où sont engagés les Français, notamment au Sahel ; et en les invitant à compenser au moins financièrement les efforts que Paris assure engager souvent au nom de l’Europe sur des théâtres extérieurs.

    La France, précise le site B2 (17 novembre), « veut aussi faire prendre conscience de la nécessité pour les Européens — les Etats membres mais aussi les autres institutions européennes comme le Parlement européen — d’avancer sur certaines mesures législatives ou opérationnelles en matière de lutte antiterroriste, notamment sur l’échange de renseignements. Au passage, l’ouverture de cette clause permet d’avancer vers une reconnaissance d’une exception pour circonstances exceptionnelles du pacte de stabilité dont pourrait bénéficier la France ».

    Une demande « d’aide et d’assistance » qui a été aussitôt approuvée par les Européens, mais sans que cela ne les engage en rien à faire la guerre,si l’on en croit Jean-Dominique Merchet, définitivement sans illusions sur « l’Europe de la défense », même dans sa version antiterroriste. Le fameux projet de fichier PNR (Passengers Name Record), en attente depuis plusieurs années, qui permettrait une meilleure surveillance du trafic aérien, n’a d’ailleurs toujours pas été mis en œuvre par les instances européennes.

    Philippe Leymarie

  • Bombarder et espérer

    26 novembre 2015

     

    Je faisais partie de ceux qui estimaient que l’engagement de la France contre l’Etat islamique en septembre 2014 n’était non seulement pas nécessaire mais qu’il était même dangereux. L’EI existait sous ce nom depuis 2006 avec comme matrice l’organisation d’Abou Moussab al-Zarquaoui créée en 2003 après l’invasion de l’Irak par les Américains et leurs alliés. L’Etat islamique faisait alors régner la terreur dans Bagdad et dans de nombreuses provinces du pays. L’Irak menaçait de s'effondrer, entraînant l’ensemble de la région dans le trouble. A cette époque, la France, qui avait refusé de participer à la coalition, n’envisageait en aucune façon de faire la guerre à cette organisation. L’Etat islamique en Irak ne faisait guère la une des journaux et nos dirigeants ne l’évoquaient jamais.

     

    Partis en guerre avec une grosse fleur sur un petit fusil

     

    En 2014, les mêmes qui se taisaient à l’époque sont soudainement devenus horrifiés par ces « égorgeurs de Daesh », dont on semblait alors découvrir l’existence. Il est vrai qu’à la suite d’une politique du gouvernement de Bagdad assez proche de celle de Damas, l’Etat islamique, qui avait bien failli mourir, renaissait de ses cendres et obtenaient des succès spectaculaires face aux d’autres mouvements rebelles syriens et surtout face à une armée irakienne devenue instrument à la fois faible et oppresseur au service d’un pouvoir chiite corrompu. Il est vrai que, à la fois des autres milices locales, et reprenant le principe des exécutions filmés de Zarquaoui avec des moyens plus sophistiqués, l’EI filmait l’odieux pour l’« édification des masses » et la terreur des ennemis. Il est vrai enfin que l’EI s’en prenait aussi à des citoyens américains obligeant le Président des Etats-Unis à réagir. Celui-ci organisait alors une nouvelle coalition et engageait l’opération militaire, non pas sur des critères d’efficacité mais selon sa marge de manœuvre politique interne. Cette opération reposait alors sur des fondements faibles.

     

    Le premier était que l’idée que l’Irak était encore un véritable Etat disposant d’une véritable armée qu’il suffirait d’aider par des conseils et un peu d’équipements, pour venir à bout d’un groupe de bandits. La réalité est que cet Etat, hormis les unités de protection rapprochée du pouvoir, ne faisait pas confiance à cette armée créée par les Américains et s’appuyait surtout sur les milices des partis chiites. Ces milices sont aptes à défendre Bagdad et les provinces du sud mais, malgré l’aide iranienne, peu capables de reprendre le terrain perdu sur le Tigre et l’Euphrate et elles sont surtout peu légitimes à l’occuper. Quant à reconstituer une « nouvelle nouvelle » armée irakienne sous l’égide américaine, on ne voit pas très bien ce qu’elle aurait de plus qui lui permettrait de survivre plus longtemps que les deux précédentes. Lorsqu’au mois d’août 2014, changeant d’alliance (les Kurdes, si sympathiques, ont quand même facilité la prise de Mossoul par l’EI et en ont profité pour s’emparer du pétrole de Kirkouk), l’EI s’est attaquée au Kurdistan irakien, la coalition a trouvé un autre allié local, militairement plus efficace mais tout aussi peu légitime à agir dans les provinces sunnites.

     

    Restait alors les frappes aériennes, second fondement faible. Des frappes peuvent s’effectuer en appui rapproché de troupes au sol ou seules sur l’ensemble du dispositif ennemi. Un premier problème vient du fait que les frappes de la coalition américaine ne sont réalisées, hormis quelques drones armés, que par des bombardiers ou des chasseurs-bombardiers. La raison de cette restriction vient d’abord du peu de risques de ce mode opératoire pour les hommes engagés, eu égard aux moyens antiaériens limités des organisations rebelles. La raison principale est cependant qu’à partir du moment où l’US Army n’est pas engagée (y compris avec des hélicoptères d’attaque), cela n’est pas vraiment considéré comme une guerre pour les Etats-Unis et ne justifie donc pas d’un vote du Congrès. Or, des bombardiers ou des chasseurs-bombardiers ne sont pas forcément les moyens les plus efficients pour appuyer les troupes au sol. Ces moyens lourds, coûteux et donc rares, sont plus indiqués pour frapper des cibles importantes et peu mobiles que des cibles petites et multiples sur la ligne de contact. Les drones armés et surtout les hélicoptères ou les avions spécialisés dans l’appui, par leur capacité à rester longtemps sur un zone et à mitrailler sont bien plus efficaces pour cela, comme l’avait prouvé le changement survenu à l’été 2011 avec l’intervention du groupement d’hélicoptères français en Libye. Bien entendu, l’emploi de ces nouveaux moyens est plus risqué.

     

    Lorsqu’il s’agit de frapper sur l’ensemble du système de l’ennemi, on peut espérer l’amener à négocier ou au moins à modifier son comportement, comme après les campagnes israéliennes contre le Hezbollah et le Hamas ou celle des Américains contre l’armée du Mahdi à Sadr-City en 2008. On ne peut pas espérer le détruire par ce seul moyen car cela n’est jamais arrivé. On n’a même jamais réussi à approcher vraiment de cette destruction, surtout face à des organisations armées qui savent parfaitement tirer parti du milieu humain et/ou physique pour se protéger. A moyen terme, ces mêmes campagnes aériennes par leur impact sur la population locale, souvent habilement instrumentalisé, ont plutôt contribué au renforcement des organisations qu’elles visaient.

     

    Par raisonnement inductif (une série de mêmes causes produisant toujours les mêmes effets) on pouvait donc facilement prédire que cette opération serait assez stérile. Les raisonnements inductifs peuvent être mis en défaut par des phénomènes de rupture, nous y reviendrons, mais pour l’instant tout ce passe comme prévu. Les 8 300 frappes aériennes de la Coalition ont permis d’aider les troupes irakiennes et surtout les Kurdes irakiens ou syriens à obtenir quelques succès locaux. Elles ont permis d’exercer une pression forte et de détruire plusieurs milliers d’objectifs matériels et de tuer des milliers de combattants (au coût moyen de 200 000 euros chacun). Il n’y a pourtant là, au bout de quatorze mois de guerre, rien de décisif. L’EI occupe de fait tout l’espace géographique qu’il pouvait occuper dans l’espace sunnite syro-irakien et la campagne fait, comme d’habitude, aussi office de sergent-recruteur.

     

    C’est dans ce contexte politique et militaire que la France, redevenue pleinement atlantiste, a découvert cette fois l’existence de l’Etat islamique et décidé de lui déclarer la guerre en rejoignant cette fois la nouvelle coalition dirigée par les Américains.

     

    On y est donc allé avec nos équipes de conseillers sur le terrain et nos douze avions de combat, parfois renforcés de l’aviation embarquée du Charles de Gaulle, tous remarquablement professionnels mais évidemment sans aucun espoir d’obtenir le moindre résultat vraiment important. A ce jour après quatorze mois de guerre (car, rappelons-le, il s’agit évidemment d’une guerre à partir du moment où il y a affrontement politique violent), la France a réalisé 300 frappes soit environ 4 % du total de la coalition au sein d’une opération, on l'a vu, globalement peu décisive. Si on en croit les chiffres du Pentagone, on peut donc estimer que nous avons tué entre 400  et 600 combattants ennemis, soit environ 1 % du total des effectifs armés, sachant que ces hommes ont pu être remplacés. Très clairement, l’intention annoncée de détruire Daesh n’était pas très sérieuse mais on se vantait d’être le deuxième contributeur de la coalition et de « peser». Au bout d’un an, on s’empressait de frapper aussi en Syrie pour pouvoir parler avec plus de force, croyait-on, à l’Assemblée générale de Nations-Unies. Nous étions partis en guerre la fleur au fusil, grosse fleur et petit fusil.

     

    Il est toujours délicat de jouer les gros bras quand on n’a plus de bras et il est singulier de constater que notre si ferme ministre des affaires étrangères est le même qui, vingt-cinq plus tôt, réclamait de toucher les « dividendes de la paix », autrement dit de réduire l’effort de défense, et même globalement de sécurité, pour faire quelques économies de court terme. On l’a dit et il ne faut pas cesser de le répéter, si on avait simplement poursuivi le même effort qu’en 1990 (qui n’était pas jugé écrasant à l’époque, autant que je me souvienne), c’est très exactement 37,4 milliards d’euros qui seraient dépensés en plus chaque année pour nos forces armées, nos forces de police et de gendarmerie, le renseignement intérieur et extérieur, les prisons, la justice et la diplomatie. Quelque chose me dit que les choses ne seraient pas tout à fait ce qu’elles sont, que notre sécurité intérieure serait peut-être mieux assurée et qu’au front nous aurions un peu plus de moyens pour peser non pas au sein de la coalition mais sur l’ennemi.

    On avait sans doute oublié, car ce n’était plus arrivé depuis longtemps (raisonnement stratégique inductif), que cet ennemi peut aussi ne pas se laisser faire et frapper à son tour durement ceux qui le frappent y compris sur le sol métropolitain et y compris en utilisant des traîtres. En termes d’effets stratégiques, l’Etat islamique, qui, il faut le rappeler, n’avait tué aucun Français avant que nous lui déclarions la guerre, est pour l’instant, gagnant.

     

    Section Dassault

     

    Nous voici donc maintenant coincés entre un humiliant retrait à la manière de la fuite de Beyrouth en 1984 et une extension du domaine de la lutte, avec des moyens militaires à la fois réduits par notre politique de défense et dispersés dans les rues des villes de France, les sables du Sahara et ceux du Levant, sans parler de déploiements toujours en cours de stabilisation et d’interposition. A force d’être partout on n’est vraiment nulle part. On reste tactiquement forts car nos soldats sont bons mais stratégiquement faibles car, visiblement, les décideurs qui les emploient et les déploient le sont moins.

     

    Le repli humiliant, je ne veux même pas l’évoquer tant les conséquences en seraient désastreuses. Cela n’est pas sérieusement envisagé pour l’instant, le désir de vengeance est encore trop fort et le coût de l’engagement militaire encore trop faible, et on notera le progrès en la matière par rapport aux « années Mitterand », la honte de ma génération de soldats. Ne reste que l’hypothèse de la victoire et là les choses sont complexes.

     

    Sur le front intérieur, la sécurité de l’arrière, les choses bougent. Espérons qu’on ira jusqu’au bout des réformes nécessaires et qu’on élimera enfin les sources de collaboration avec l’ennemi. N’étant pas spécialiste de sécurité intérieure, je n’en dirai pas plus.

     

    Sur la ligne de front, les options sont limitées.

     

    La première, que l’on peut baptiser « bombarder et espérer », consiste à simplement augmenter les doses de frappes, dans un premier temps à titre de représailles et pour montrer à tous sa détermination à poursuivre le combat, et à long terme en espérant sortir de l’induction et provoquer enfin une rupture stratégique. Ces ruptures, à la manière d’une avalanche, sont le résultat de dynamiques souvent peu visibles (ou plutôt peu vues). L’apparition de la guérilla sunnite en 2003, la résistance de Falloujah, la révolte mahdiste, la diffusion des images des exactions d’Abou Ghraïb, l’effondrement des forces de sécurité irakiennes créés par le département d’Etat (tout ça au cours du désastreux mois d’avril 2004), l’extension exponentielle de la guerre civile à partir de février 2006, l’échec de la sécurisation de Bagdad, la découverte que le sud afghan était tenu par les Talibans lors de l’engagement de l’ISAF à l’été 2006, voilà autant de ruptures stratégiques survenues depuis le début de la « guerre contre le terrorisme » et toutes négatives pour les forces coalisées. Hormis la capture de Saddam Hussein, en décembre 2003, une seule rupture a vraiment été positive : le retournement des groupes rebelles sunnites (le mouvement du réveil-Sahwa), qui, à la fin de 2006, ont finalement décidé de s’allier aux Américains pour en finir avec l’Etat islamique. Cet exemple est à retenir pour la suite.

     

    L’espoir est donc que la campagne indirecte affaiblisse suffisamment l’Etat islamique et renforce suffisamment ses ennemis pour obtenir un changement radical des rapports des forces. On peut décider pour cela d’augmenter le nombre de frappes, mais au risque de la pénurie de cibles (et de munitions). On peut surtout élargir la panoplie de nos moyens à notre disposition pour faire mal, autrement dit et pour revenir aux effets complémentaires évoqués plus haut, engager des hélicoptères d’attaque et même des forces de raids, spéciales ou d’infanterie légère, depuis la Jordanie, l’Irak, le Kurdistan irakien ou syrien. Cela implique bien sûr de faire prendre des risques à nos soldats mais dans cette guerre où, en quatorze mois, 100 % des pertes françaises sont civiles, on peut peut-être l’envisager. Quand on ne veut pas de pertes, on ne lance pas d’opérations militaires. Quand on veut gagner, on prend des risques. Des soldats tomberont mais l’Etat islamique souffrira beaucoup plus qu’il ne le fait actuellement. Bien entendu, si les Russes décident de s'engager vraiment contre l'EI et si les Américains élargissent aussi, ne serait-ce qu’un peu, le spectre de leurs moyens (c’est déjà le cas avec l’engagement d’avions d’attaque A-10 et quelques raids de forces spéciales), les effets seront multipliés. 

     

    On peut espérer pour le coup rendre l’ennemi plus vulnérable à nos alliés locaux que l’on peut aussi renforcer. On a vu les limites des forces kurdes et surtout des milices chiites. Pour vaincre vraiment Daesh, comme en 2007, nous avons besoin des Arabes sunnites et c’est avec eux, je crois, que nous devons surtout faire alliance.

     

    World War S

     

    Reprenons les débats en cours. Pour certains, tous les groupes rebelles arabes sunnites présents en Syrie sont désormais tous radicaux, salafistes, frèristes ou djihadistes, et donc tous ennemis, actuels ou potentiels de la France. Il faut donc, selon eux, s’accorder sur la ligne de Bachar el-Assad et de la Russie considérant que ce sont tous des « terroristes » à combattre.

     

    Il convient de rappeler les fortes limites opérationnelles de cette vision. Outre que Bachar el-Assad a fortement aidé au développement de l’Etat islamique en Irak lors de la présence américaine, il a également largement aidé à les groupes djihadistes lors de la guerre civile, libérant notamment en 2011 tous les extrémistes présents dans ses prisons, comme par exemple Abou Moussab al-Souri, le théoricien de l’Administration de la sauvagerie. L’Etat islamique a, comme les Kurdes du Parti démocratique mais dans une moindre mesure, constitué un excellent allié de revers combattant bien plus les groupes rebelles syriens que le régime de Damas, dont il ne faut pas oublier qu’il reste de loin la plus grande organisation terroriste actuelle.

     

    Il convient de rappeler aussi que dans le combat des puissances occidentales et d’Israël depuis quinze ans contre les organisations armées de tout le grand Moyen-Orient, du Hezbollah au réseau Haqqani en passant par l’armée du Mahdi ou les brigades de la révolution de 1920, ces mêmes puissances militaires (au moins 80 %du budget militaire mondial) n’ont pas réussi à en détruire une seule. Le seul cas de réussite est justement l’étouffement de...l’Etat islamique lorsque les Américains ont cessé de voir dans les rebelles sunnites en face d’eux un simple conglomérat de terroristes et considérés qu’ils pouvaient avoir des raisons de combattre, telles que le nationalisme ou la défense de leurs droits dans un nouveau système qui les excluait, voire les opprimait. C’est ce double changement de vision politique (et un gros effort sur soi), de la part des Américains et des rebelles vis-à-vis des Américains (devenus adversaires plus respectables, et plus lucratifs, que les djihadistes), qui a permis le déblocage de la situation et sauvé, in extremis, les Américains d’un repli piteux.

     

    Donc quand François Fillon dit devant l’Assemblée qu’il ne faut pas s’ajouter des ennemis, il a raison. On s’est déjà ajouté l’Etat islamique alors que nous combattions déjà AQMI et al-Mourabitoune au Sahel. Il n’est pas forcément utile d’y ajouter Ahrar al-Sham, Liwa al-Islam ou Liwa al-Tawhid, sachant encore une fois que nous n’avons pas les moyens, sauf mobilisation générale, de vaincre une seule de ces organisations par forcément sympathiques mais qui n’ont qu'un agenda local. Nous verrons si ce n'est plus le cas. En attendant, ces groupes combattent aussi Daesh.

     

    Je ne parle pas ici du Front sud ou des Forces démocratiques syriennes, car, malgré l’action des monarchies du Golfe et ce qu’on peut en dire, il y a encore beaucoup de gens avec qui s’entendre sans se trahir à condition de prendre (vraiment) quelques risques avec eux.  

     

    Les groupes rebelles sunnites et même l’Etat islamique ne sont pas nées de rien (ou d’une pulsion soudaine de détruire le monde) et ne subsistent pas sur rien. Tant que la population arabe sunnite d’Irak et de Syrie, avec la sympathie de celle des autres pays, se sentira, non sans de bonnes raisons, opprimée par les régimes de Damas et de Bagdad et bombardée par le reste du monde, la rébellion subsistera et parmi elle une tendance djihadiste forte…car justement forte. L’EI avec ses délires et son intransigeance n’est pas forcément apprécié mais il a su convaincre des tribus, des mouvements et des individus qu’il était un bon protecteur dans cette « guerre mondiale contre les Sunnites » et même un administrateur honnête dans un océan de corruption. Bombarder l’Etat islamique, tenter de l’étouffer économiquement (mais deux-tiers de ses ressources sont locales) c’est bien mais s’attaquer aux causes de sa force, c’est encore mieux. Pendant la guerre du Rif, Abd el-Krim a été vaincu par la France par la conjonction d’une forte pression militaire (100 000 soldats déployés avec des moyens puissants) et d’une diplomatie locale visant à déconstruire les allégeances autour de lui.

     

    Dans la guerre en cours, on attend toujours ce qui est proposé aux Arabes sunnites. C’est pourtant certainement plus efficace que d’ajouter une croisade (les avions russes sont paraît-il bénis par les popes, ce qui doit faire le bonheur des communicants de l’EI) à un conflit régional entre l’axe chiite et les Arabes sunnites. Dépassons donc un peu le cubisme stratégique avec ses blocs de « il faut » (« s’allier aux Russes », « une coalition internationale », « une intervention au sol », « intensifier les frappes », « détruire le trafic de pétrole », etc.) par un peu de pointillisme s’appuyant sur la connaissance de la politique locale et des moyens de jouer dessus avec nos instruments de puissance. On a l'impression que les guerres en Afghanistan et en Irak ne nous ont rien appris.

     

    Au bilan, en excluant l’hypothèse que nous convaincrons le monde entier de nous suivre sur les rives du Tigre et de l’Euphrate (nous ne sommes pas les Américains), deux options me paraissent réalistes pour la France :

     

    Continuer les frappes aériennes en espérant une rupture dont nous ne serons que très indirectement les initiateurs et qui nous sera favorable. Si cette fracture ne nous est pas favorable ou s’il ne se passe rien de nouveau, la posture sera suffisamment légère pour pouvoir se désengager après un délai décent et en disant que nous avons suffisamment puni l’ennemi.

     

    Engager la division aéroterrestre prévue par le Livre blanc en périphérie de l’Etat islamique, y mener une guerre de corsaires en diversifiant les moyens d’attaque et faire de la diplomatie locale, sans sous-traiter aux monarchies du Golfe. Appuyer au mieux les forces locales, en particulier les Arabes sunnites quitte à les intégrer dans des Légions arabes à encadrement français qui iront planter les drapeaux à Raqqa et Deir ez-Zor, voire à Mossoul. En 2007, pour 10 % du prix de la campagne aérienne en cours, les Américains avaient engagé 120 000 « fils de l’Irak », à 80 % sunnite, et les avaient intégrés dans leurs rangs en particulier à Bagdad. Ils ont alors gagné contre l’Etat islamique.

     

    Dans tous les cas, l’effort s’exercera sur la durée, il impliquera une profonde réflexion (et action) sur l’évolution politique de la région. Ses conséquences sur la société française seront sans doute aussi considérables. On ne pourra échapper à une remontée en puissance des moyens de l'Etat. C'est toute une idéologie et une gestion des ressources du pays à repenser, au profit de la sécurité, au détriment de l'ouverture, au profit de l'action régalienne au détriment d'une action sociale qui faudra, au moins, mieux gérer. La guerre contre le djihadisme marque probablement la fin d'une forme de mondialisation pour la France.

    Publié par Michel Goya à 11/26/2015


    En savoir plus sur http://lavoiedelepee.blogspot.com/2015/11/bombarder-et-esperer.html#qCu3lYT5QvG9Lk7S.99

  • Comment nous pouvons gagner la guerre contre le terrorisme

     

    Après des attentats sanglants les dirigeants politiques ont tendance à privilégier une riposte de style robocop. Mais est-ce la bonne réponse ? La War on Terror de Bush n'a fait que ranimer le terrorisme et par-dessus le marché elle a engendré Daech. Allons-nous aujourd'hui réitérer cette faute ?

     



    Le terrorisme touche la société dans son âme, délibérément. C’est pourquoi il faut tout mettre en œuvre pour fournir une riposte aux terroristes et les éliminer radicalement. A cet égard une approche anti-terroriste ne doit satisfaire qu’à un seul critère : elle doit être efficace, toucher le terrorisme en son coeur. On peut se demander si l’approche actuelle dans notre pays et en France est la réponse adéquate. On peut même se demander si nos dirigeants politiques sont disposés à mener la lutte à fond, c’est-à-dire jusqu’à la racine du mal. Car de très nombreux intérêts sont en jeu, et une approche en profondeur est en opposition avec le cours actuel de la politique en Europe occidentale.

    Dans cet article nous irons d’abord à la recherche des causes plus profondes des attentats terroristes. Ensuite nous examinerons pourquoi l’approche actuelle est contreproductive. Enfin nous avancerons quelques propositions sur une approche en profondeur.

    1. Le terreau nourricier

    On ne combat pas une maladie en s’attaquant aux symptômes, mais bien en éliminant les causes ou le substrat. On a déjà beaucoup écrit sur ce terreau de culture. Il nous faut rechercher les causes des attentats terroristes passés tant à l’étranger que dans le pays. Si on combine la stratégie de la radicalisation djihadiste avec la haine vis-à-vis de la communauté musulmane et avec l’islamophobie, on obtient un cocktail explosif. Réexaminons les différents éléments.

    A. Radicalisation (1) made in USA

    L’invasion de l’Irak en 2003 a conduit à la faillite de l’état. Washington a opté pour la stratégie « diviser pour régner ». Les forces laïques ont été délibérément éliminées et les chiites ont été montés contre les sunnites. Le terrorisme contre la population sunnite a formé un terreau idéal pour les djihadistes. L’Arabie saoudite et le Qatar n’ont pas manqué d’offrir leurs services. C’est de cet ensemble de djihadistes extrémistes qu’est issu l’État islamique.

    La profession de foi extrémiste de l’EI, de al-Qaeda et d’autres groupes terroristes islamistes n’est pas simplement tombée du ciel. Ils sont le produit d’une diffusion systématique sur une longue durée du wahabisme par l’Arabie saoudite. Le wahabisme est un courant ultraconservateur qui diffère peu du califat en matière de credo et de pratiques. Dans le passé l’Arabie saoudite a formé environ 45.000 cadres religieux à l’étranger.

    Le pays finance des dizaines de chaînes satellitaires et des centaines de sites internet. Les Saoudiens ont investi à ce jour 87 milliards de dollars pour diffuser le wahabisme dans le monde entier, pour construire des mosquées et rémunérer des imams. Cela s’est fait et cela continue de se faire non seulement dans nos contrées mais aussi en Asie, en Afrique et bien sûr au Moyen-Orient (2). Il n’est pas exagéré de parler d’une wahabisation de l’islam. 

    Revenons au théâtre des opérations. En Syrie tout comme en Irak la carte confessionnelle a été tracée. L’Occident voulait depuis longtemps être quitte d’Assad. Dès 2006 divers groupes dissidents ont été financés par les Etats-Unis (3).

    En 2009, deux ans avant le printemps arabe, il existait des plans britanniques pour une invasion de « rebelles » (4). Les USA ont soutenu non seulement des groupes modérés, mais ils ont aussi financé des djihadistes radicaux, qui allaient ultérieurement passer à des organisations terroristes comme al-Nusra et l’EI (5). En 2011 les manifestations non violentes ont rapidement dégénéré en guerre civile. Du côté des rebelles les djihadistes l’ont emporté grâce au soutien massif des Etats du Golfe, de la Turquie et de la Jordanie. Cet appui allait à des organisations terroristes comme al-Nusra et al-Qaeda (6).

    En 2012 les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne organisèrent conjointement avec la Turquie et la Jordanie un camp d’entraînement pour les rebelles syriens en Jordanie. Une partie de ces rebelles se sont ralliés par après au califat. Une gaffe similaire a encore été reproduite en 2015.

    En 2012 les autorités à Washington connaissaient déjà la création plausible d’un état islamique dans certaines parties de l’Irak et de Syrie. C’était en effet ce que souhaitaient les pays islamiques soutenant l’opposition anti-Assad. Un tel état affaiblirait fortement Assad et porterait un coup à la coalition entre la Syrie, l’Irak et l’Iran (7). Le gouvernement étatsunien savait parfaitement ce qu’il faisait. La suite de l’histoire, nous la connaissons.

    B. Qui sème la haine et l’humiliation récoltera la radicalisation

    Les musulmans sont de plus en plus les boucs émissaires de notre société. Ce groupe est systématiquement relégué, sur tous les plans possibles. Chômage, retard en matière d’enseignement et pauvreté les touchent disproportionnellement. Ils sont systématiquement discriminés dans la recherche d’un emploi ou d’un logement. Depuis le 11 septembre l’intolérance à l’égard de l’islam connaît une courbe montante, avec l’interdiction du voile comme combat d’avant-garde. L’agression publique augmente en parallèle avec les messages de haine sur Facebook, insultes crachées aux enfants, apostrophes en rue …

    La police les contrôle avec une fréquence excessive et ils sont davantage criminalisés et internés que d’autres groupes (8). Ils se sentent de moins en moins les bienvenus (9) et sont de plus en plus confrontés à des partis politiques et à des médias qui attisent la haine à leur encontre. En outre cette haine est dirigée contre leur identité la plus profonde, à savoir leur religion.

    Surtout chez les musulmans jeunes cela peut entraîner des problèmes existentiels. Ils n’ont quasi aucune perspective et ils vivent leur crise d’identité différemment de leurs parents. Oui, ils sont nés ici mais ils ne se sentent pas les bienvenus, même en faisant de leur mieux. Pour réussir à s’affirmer et à revendiquer leur place dans notre société, beaucoup se rabattent, logiquement, sur la culture et la foi. Elles au moins leur offrent un ancrage. Mais en retour cela renforce l’islamophobie ambiante et c’est ainsi que se crée une polarisation auto-renforcée.

    Depuis 2008 les USA ou leurs alliés ont envahi ou bombardé huit pays : l’Afghanistan, le Pakistan, le Yémen, la Somalie, la Libye, le Mali, l’Irak en la Syrie. Comme par hasard, tous des pays musulmans. Et n’oublions pas Gaza, qui, depuis 2008, a déjà été dévasté trois fois par des bombardements à grande échelle. Il ne faut pas énormément d’empathie pour imaginer combien tout cela interpelle une population déjà frustrée.

    Il faut y ajouter un autre élément important, à savoir la wahabisation déjà évoquée de l’islam. Dans les pays occidentaux, jusqu’à présent, la foi musulmane n’a jamais obtenu une place à part entière. En Flandre par exemple, seule une mosquée sur dix est reconnue officiellement, et la communauté musulmane obtient des moyens financiers absolument insuffisants. Donc, pas étonnant que si peu d’imams parlent néerlandais. Pour vous donner une idée, le montant que l’Arabie saoudite investit dans le monde pour diffuser le wahabisme est 100.000 fois plus important que le subside public de la région flamande aux mosquées l’année dernière.

    Dans le reste de l’Europe occidentale la situation n’est guère meilleure. L’Arabie saoudite en a profité pour faire la promotion de sa version de l’islam. Pas besoin de chercher bien loin pour découvrir la raison pour laquelle l’Arabie saoudite a les coudées si franches : la Belgique est le principal fournisseur de munitions et le deuxième fournisseur d’armes légères à l’Arabie saoudite. De 2008 à 2011 les pays de l’UE ont autorisé l’exportation d’armes en Arabie saoudite à concurrence de 17,3 milliards (dont 1,7 milliard pour la Belgique) d’euros. Le port d’Anvers prévoit un investissement de plusieurs milliards d’une firme saoudienne, dont un responsable a des liens avec al-Qaeda.

    La conséquence de tout cela c’est que l’islam en Europe et en Belgique a un courant intégriste (10) puissant qui se diffuse via des chaînes satellitaires, des sites web, des livres, des organisations et un certain nombre de mosquées. C’est à partir de ce courant que des jeunes sont recrutés pour aller rejoindre l’EI.

    2. Effet inversé

    L’approche musclée des gouvernements français et belge vis-à-vis des attentats plaît sans doute à l’opinion publique, mais elle dénote une vision à court terme et elle ne fera qu’aggraver la situation sur le long terme. Nous distinguerons une fois encore la situation dans le pays et à l’étranger.

    A. L’huile sur le feu

    Après les attentats, la France a promptement expédié des bombardiers sur Raqqa, capitale de l’Etat islamique. « Nous sommes en guerre » a déclaré le président Hollande. Bizarre qu’il le remarque seulement aujourd’hui, car ces cinq dernières années les Français ont fait la guerre en Côte d’Ivoire, en Libye, en République Centrafricaine, en Irak et en Syrie. Quoi qu’il en soit, la question est de savoir si les bombardements présents et futurs en Irak et en Syrie sont une option avisée.

    L’an dernier les bombardements contre l’État islamique n’ont pratiquement pas produit de résultats. En tout cas les seules attaques aériennes ne réussiront jamais. Une invasion (de troupes au sol) paraît du reste exclue et ferait d’ailleurs entièrement dégénérer la situation (11).

    Les aventures passées en Afghanistan, Irak et Libye ont produit une débâcle absolue. Il est possible d’affaiblir le califat au moyen de drones et de bombes, mais du point de vue de la propagande on ferait exactement le jeu de l’état islamique. Les bombardement renforceront la conviction que l’Occident est le véritable ennemi du monde arabe.

    Plus que jamais le califat pourra se targuer d’être le défenseur de l’islam contre les agresseurs étrangers et il renforcera ainsi son attractivité pour les musulmans fanatiques du monde entier. Sur le terrain et plus précisément en Irak, les sunnites seront encore plus nombreux à se joindre à l’État islamique. Bref, à terme les bombardements ne feront que profiter à l’Etat islamique.

    B. Cercles vicieux et cadeaux du ciel

    Dans un climat d’intégration ratée et d’islamophobie latente, des attentats comme ceux de Paris entraînent une recrudescence de la haine des musulmans dans de larges couches de la population. Les messages de haine à l’encontre des étrangers, et en particulier des musulmans, avaient déjà frôlé de nouveaux sommets au cours du récent afflux de réfugiés. Les événements du 13 novembre en rajoutent une fameuse louche. Si en plus les autorités envoient des signaux qui renforcent les réactions viscérales, comme passer au crible tous les imams ou contrôler l’enseignement à domicile de musulmans, alors on va perdre toute modération.

    Et comme après Charlie Hebdo, la violence ne restera pas seulement verbale. On peut s’attendre à une violence physique accrue contre les symboles de l’islam et les musulmans. La population musulmane sera visée plus que jamais et devra s’endurcir encore pour s’affirmer. Le courant intégriste utilisera habilement ce contexte pour renforcer son influence et son impact, ce qui en retour favorisera la radicalisation et accroîtra encore l’islamophobie. Et la boucle sera bouclée.



    Il y a un second cercle vicieux (en vue). Les attentats terroristes sont un don du ciel pour l’extrême-droite. La droite prospère au mieux dans un climat d’angoisse et de terreur. Un renforcement de la droite signifie le détricotage de l’État-providence allant de pair avec l’établissement d’un état policier – le second point étant une condition du premier. Aussi les récents attentats et l’appel à plus de mesures de sécurité profitent-ils beaucoup à l’actuel gouvernement de droite. Mais un dépérissement aggravé de l’État-providence touchera surtout les plus faibles de notre société et donc aussi les musulmans. Cela veut dire que leurs conditions de vie non seulement existentielles mais aussi matérielles seront encore davantage mises sous pression. La perspective d’une vie décente pour les jeunes musulmans sera encore plus réduite qu’auparavant, ce qui va enrichir le terreau de la radicalisation. Ici aussi, la boucle est bouclée.



    Il y a une deuxième raison pour laquelle les attentats de Paris sont un cadeau du ciel à la droite : ils attisent le racisme. Le racisme détourne l’attention de la lutte socio-économique. L’ennemi, ce n’est plus le 1 % de richards qui accumulent des fortunes sur le dos de la population laborieuse, non, l’ennemi, ce sont les gens qui ont une couleur de peau, une culture ou une foi différente. Le racisme monte des segments de population les uns contre les autres et divise la population active. On tape sur ceux d’en bas plutôt que sur ceux d’en haut. C’est bien commode pour l’élite capitaliste. Ainsi elle reste hors d’atteinte et voit s’affaiblir le mouvement ouvrier.

    La stratégie « diviser pour régner » a fait ses preuves. En Allemagne dans les années ’30 la population laborieuse a été enivrée par de fortes doses d’antisémitisme, et une fois qu’elle a été suffisamment étourdie, les syndicats ont été éliminés. Pour le mouvement ouvrier d’aujourd’hui, le piège est de se laisser entraîner par la hargne anti-musulmane. Pour les musulmans, c’est le repli sur soi et le risque de se retrouver isolés. Plus que jamais, l’unité est nécessaire.

    3. Une approche anti-terroriste draconienne

    Une approche anti-terroriste draconienne est indispensable. Elle doit aller en profondeur, c’est-à-dire atteindre les causes. Et comme les causes sont multiples, cette approche doit également être multiple. Nous en donnons ici quelques ébauches, en différenciant à nouveau le national et l’étranger.

    A. Etranger

    1*. Le califat et autres groupes djihadistes en Syrie et en Irak doivent immédiatement être asséchés financièrement. La première conséquence est que les pays d’où affluent les fonds destinés aux groupes terroristes seront également mis à sec : Arabie saoudite, Qatar, Koweit … Les sanctions des dix dernières années contre l’Iran indiquent que cela peut fonctionner. En second lieu, les livraisons d’armes à ces pays doivent cesser.

    2*. Il faut miser au maximum sur une solution négociée, tant en Syrie qu’en Irak. Cela doit se faire sous les auspices de l’ONU. Des forces de maintien de la paix onusiennes devront superviser l’application et le respect des accords.

    3*. L’intervention militaire occidentale doit cesser.

    4*. Il faut enfin travailler sérieusement à résoudre la question palestinienne (12). Il faut prendre des sanctions économiques contre Israël jusqu’à ce qu’il ait respecté les résolutions onusiennes du passé.

    B. Intérieur

    1*. Tous les djihadistes potentiels et leur recruteurs doivent être immédiatement appréhendés. Dans un passé récent, les autorités fédérales ont empêché toute intervention contre certains individus radicalisés voire dangereux. C’est inconcevable.

    2*. Les performances des services de renseignement doivent s’améliorer. Il faut parvenir à une meilleure collaboration entre ces différents services nationaux et à un contrôle plus ciblé des malfaiteurs potentiels, tout en garantissant le plus possible la vie privée et les droits de l’homme. Il ne s’agit pas d’un simple exercice d’équilibre : ce doit faire l’objet d’un débat sociétal approfondi.

    3*. Tous les acteurs concernés doivent participer à la prévention de la radicalisation des jeunes : famille, maisons des jeunes, éducateurs de rue, enseignants et mosquées.

    4*. Il faut créer des programmes de dé-radicalisation et de réintégration des personnes radicalisées. Actuellement, dans le cas de combattants revenus de Syrie, ces personnes sont soit internées (sans accompagnement psycho-social), ce qui augmente encore le risque de radicalisation, soit elles sont abandonnées à leur sort. . Un exemple de cette approche est le centre bruxellois « De Weg naar ».

    5*. Le financement du wahabisme et d’autres courants religieux extrémistes doit être empêché par la contrainte. Inversement, il faut soutenir les projets innovateurs de musulmans jeunes ou moins jeunes qui étudient l’islam avec un esprit ouvert.

    6*. Il faut une reconnaissance à part entière de l’islam, y compris par des moyens financiers suffisants. Une telle reconnaissance permettra aussi d’établir des normes qui devront être respectées.

    7*. Il faut mettre en place une gestion de l’intégration qui soit sérieuse et digne de ce nom, ainsi qu’une gestion cohérente de la lutte contre la discrimination.

    8*. Il faut établir un Plan Marshall pour éliminer l’exclusion sociale et la pauvreté. Cela implique notamment la création d’emplois, des investissements sérieux dans le logement social, la réduction de la fracture dans l’enseignement … Pour un pays aussi riche que la Belgique, réduire la norme de pauvreté ou du chômage à moins de 3 % (13) ne peut constituer un problème.

    Voilà les premières ébauches visant à aborder les causes du problème. L’actuelle approche de style robocop des gouvernements belge et français ne fait que combattre les symptômes. A nous de contribuer à obtenir une approche plus approfondie.

    Notes :

    1. Le terme “radicalisation” est devenu usuel mais c’est une dénomination erronée. Etre radical signifie littéralement revenir aux racines et se comporter en conséquence. Pas de problème en soi. Ainsi “radical” est un terme qu’affectionne la responsable NVA Homans pour se définir. La NVA est un parti populiste de droite. “Radical n’est pas synonyme d’asocial” https://www.n-va.be/nieuws/radicaal... ; ou encore : https://www.n-va.be/persbericht/vla.... Le terme “fanatisme” convient mieux. Il connote davantage la foi aveugle et irrationnelle ainsi que l’intolérance à ceux qui pensent autrement. Mais le verbe “fanatiser” est moins utilisé que radicaliser.

    2. cf Ali T., The Clash of Fundamentalisms. Crusades, Jihads and Modernity, Londres 2003, p. 323ss ; Bokhari K. & Senzai F., Political Islam in the Age of Democratization, New York 2013, p. 90ss ; Rashid A., Jihad. De opkomst van het moslimfundamentalisme in Centraal-Azië, Amsterdam 2002, p. 228ss.

    3. . Bensaada A., Arabesque$. Enquête sur le rôle des États-Unis dans les révoltes arabes, Bruxelles 2015, p. 148ss ; ‘U.S. secretly backed Syrian opposition groups, cables released by WikiLeaks show’,https://www.washingtonpost.com/worl....

    4. C’est ce qu’a révélé l’ex-Ministre des Afaires étrangères Roland Dumas.https://www.youtube.com/watch?v=HI2..., à partir de 27’35”.

    5. Cela ressort notamment d’une interview d’Al Jazeera avec Michael Flynn, ancien directeur de l’U.S. Defense Intelligence Agency (DIA), http://www.aljazeera.com/programmes.... Voir également : http://www.dewereldmorgen.be/artike....

    6. Joe Biden, vice-président des Etats-Unis déclarait à ce sujet : “Our allies in the region were our largest problem in Syria. The Turks were great friends, and I have a great relationship with Erdogan, [who] I just spent a lot of time with, [and] the Saudis, the Emirates, etcetera. What were they doing ? They were so determined to take down Assad, and essentially have a proxy Sunni-Shia war, what did they do ? They poured hundreds of millions of dollars and tens of tons of weapons into anyone who would fight against Assad – except that the people who were being supplied, [they] were al-Nusra, and al-Qaeda, and the extremist elements of jihadis who were coming from other parts of the world.” https://www.washingtonpost.com/news.... Voir aussihttp://www.dewereldmorgen.be/artike....

    7. Dans un memo on peut lire ce qui suit : “If the situation unravels there is the possibility of establishing a declared or undeclared Salafist principality in eastern Syria (Hadaka and Der Zor), and this is exactly what the supporting powers to the opposition want, in order to isolate the Syrian regime, which is considered the strategic depth of the Shia expansion (Iraq and Iran). … Isi could also declare an Islamic state through its union with other terrorist organizations in Iraq and Syria, which will create grave danger in regards to unifying Iraq and the protection of its territory.”http://www.judicialwatch.org/docume....

    8. 60 % des détenus français sont musulmans alors que ce groupe ne constitue que 7% de la société. http://www.economist.com/news/brief....

    9. 74 % des Français estiment ‘l’islam non conciliable’ avec la société française. Un même pourcentage d’Allemands a une attitude négative à l’égard de l’islam. Et 62% des Britanniques pensent que leur pays perdra son identité si davantage de musulmans y viennent.http://www.loonwatch.com/2013/01/eu... ; http://www.economist.com/news/brief....

    10. Intégrisme signifie extrémisme religieux. La notion était initialement utilisée pour les courants réactionnaires au sein du catholicisme. Elle existe dans pratiquement toutes les religions.

    11. En cas d’invasion par des troupes au sol on risque une confrontation directe entre l’Occident et ses alliés d’un côté, et la Russie, la Syrie et l’Iran de l’autre. Sans parler du Hezbollah et des rebelles kurdes. Une invasion commune des deux camps paraît exclue parce que les objectifs des différents acteurs divergent et sont parfois directement opposés. Les Etats du Golfe veulent d’une part éliminer Assad et affaiblir l’Iran et d’autre part renforcer al-Nusra et al-Qaeda. La Turquie le souhaite également, mais en plus elle veut en finir avec les rebelles kurdes en Syrie. L’Occident vise avant tout Assad et souhaite ne pas trop renforcer les milices islamistes. La Russie veut éradiquer tous les djihadistes et maintenir un régime pro-russe en Syrie. L’Iran et le Hezbollah veulent renforcer Assad et éliminer les djihadistes (sunnites).

    12. Tant lors de l’attentat du 11 septembre qu’à Charlie Hebdo il est apparu que la question palestinienne est un motif important de radicalisation. Voir par exemple : ‘The way for Americans to take on the Islamic state is to end support for Jewish nationalism,http://mondoweiss.net/2015/11/ameri....

    13. Cfr. Le critère de Maastricht relatif au déficit public.

    Traduction du néerlandais : Anne Meert pour Investig’Action.

  • Des fruits mûrs pour Daech

    C’est l’éducation, dans les maisons et les écoles, qui prépare nos enfants à tomber comme des fruits mûrs dans les bras de Daech.

    Les choix vers lesquels semble s’orienter la France et une partie du monde pour lutter contre le terrorisme sont classiques et ressemblent assez aux choix faits même par un pays comme le Maroc: fermer les mosquées qui prêchent la haine ou, à défaut, chasser les imams les plus violents. Ce choix compréhensible sera-t-il suffisant? Probablement non.

     

    Le terrorisme, tel qu’on le voit aujourd’hui, convoque plusieurs grandes questions de notre temps. La question religieuse est au cœur du problème, mais il existe d’autres problèmes et d’autres questions.

     

    Le contrecoup du colonialisme, par exemple, est un vrai problème avec de nombreux dégâts collatéraux, dont le terrible mélange humiliation- hogra toujours vivace dans le monde musulman, puisque transmis de génération en génération.

     

    La politique étrangère des grands pays occidentaux est un autre problème. Cette politique est très mal comprise et elle enfonce le clou en donnant aux musulmans d’aujourd’hui le sentiment que l’Occident est directement responsable de tous les conflits et de tous les problèmes dans le monde. Ce même Occident qui, pense-t-on, soutient Israël et empêche les Palestiniens de récupérer leurs terres, ce qui rajoute à la colère et au désarroi du monde musulman.

     

    Mais ne nous y trompons, le plus grand problème du monde musulman, aujourd’hui, s’appelle l’éducation. Parce que c’est l’éducation qui exacerbe les questions soulevées plus haut et fait naître, dans le cœur et l’esprit du musulman moyen, la conviction qu’il est un être aimé par Dieu mais détruit par les assauts répétés de l’Occident (qui l’a colonisé, souillé sa religion et son identité, surarmé ses ennemis, fabriqué Israël et imposé les dictateurs qui le gouvernent et lui volent ses richesses).

     

    Cette éducation fait croire au musulman qu’il est le nombril du monde. Il est certes sous-développé et endormi mais ce n’est pas de sa faute, pas de son fait. Lui, c’est un géant. Un géant victime d’arbitraire et d’injustice, qui sont le fait de l’Occident et de son allié sioniste. Un géant qui ne peut se remettre debout que s’il retourne à la vraie religion.

     

    Comme on a pu le constater avec les derniers événements de Paris, tous les terroristes sont décrits de la même manière. Ceux qui les connaissent disent la même chose : «Je ne comprends pas, il aimait la vie et n’avait rien de radical, c’est une surprise totale ». La radicalisation et le passage à l’acte kamikaze seraient donc un phénomène rapide, brutal, surprenant et inattendu, comme un simple retournement de situation. C’est ce qu’on pense, mais est-ce vraiment le cas ?

     

    Dans «Le mythe de Sisyphe», Albert Camus décrit le suicide comme un acte qui prend les voisins et les amis par surprise. Personne n’a vu le coup venir et le suicidé, pense-t-on, a simplement été victime d’un accès de folie, une illumination, un «accident». Le grand écrivain existentialiste démonte cette construction point par point et conclut que le suicide n’est que le couronnement logique d’une longue suite d’événements généraux et personnels.

     

    Si on considère que le terrorisme est aussi une forme de suicide, les kamikazes d’aujourd’hui sont à ranger à côté des suicidés décrits par Camus il y a presqu’un siècle. Ou le suicide, et le terrorisme, comme résultat final et logique d’une longue préparation, une maturation, une éducation.

     

    Aujourd’hui encore, on enseigne à nos enfants que les musulmans iront seuls au paradis et tous les autres brûleront en enfer. Même le pape. Même mère Teresa. Même Mandela. Même les enfants innocents. Tous en enfer, tous sauf nous, les enfants d’Allah.

     

    Aujourd’hui encore, on dit à nos enfants que la vie ici-bas n’est rien comparée à la vie éternelle, au ciel, au paradis. On leur inculque l’idée que la vie, la vraie, est inférieure à la mort, que la vie n’est qu’une étape et presque un prétexte à la mort et au paradis.

     

    Aujourd’hui encore, on apprend à nos enfants que la clé de la réussite, avant le travail, s’appelle le retour à la religion, la vraie, celle de nos glorieux et lointains ancêtres. Et qu’en dehors de l’islam, il n’y a nul salut pour l’ensemble de l’espère humaine.

     

    C’est cette éducation qui prépare nos enfants à tomber comme des fruits mûrs dans les bras de Daech et d’autres organisations terroristes. Et cette éducation, cette «formation», ce lavage de cerveau, nous continuons à les dispenser même dans nos écoles et nos maisons.