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  • La grande corruption règne en maître au Maroc

     

    Le Monde | 25.06.2012 à 18h25 • Mis à jour le 25.06.2012 à 18h25 | Par Ahmed Benchemsi, chercheur à l'université Stanford (Etats-Unis), ex-directeur du magazine marocian "TelQuel"

    Imaginez que le chef de l'Etat français soit aussi, dans le même temps, propriétaire de la plus grosse holding privée du pays. Difficile à envisager ? Attendez, cela ne fait que commencer. Imaginez aussi que le secrétaire général de l'Elysée soit le PDG de cette holding. Imaginez que cet homme, ainsi devenu l'homme d'affaires le plus puissant de la République, possède par ailleurs une ribambelle d'entreprises en son nom propre, qui décrochent des concessions ou marchés publics à tour de bras. Inconcevable, dites vous ? Ce n'est pas fini. Imaginez maintenant que le premier ministre prévoie, par décret officiel, d'investir des millions d'euros d'argent public dans une société privée appartenant au secrétaire général de l'Elysée… Et enfin, le coup de grâce : imaginez que la société en question soit une entreprise fantôme sans locaux ni personnel et qui présente — le pompon — de faux chiffres en guide de plan d'affaires !

    Si seulement le dixième de tout cela était vrai, le président français tomberait immédiatement, entraînant le gouvernement, voire la cinquième République dans sa chute. Mais ce qui n'est pour la France qu'une fiction invraisemblable est la réalité crue du Maroc, un pays ami et allié.
    Pour ceux qui l'ignorent encore, le roi Mohammed VI est en effet l'actionnaire majoritaire du groupe SNI, qui comprend entre autres la plus grosse banque privée, le plus gros opérateur minier et la plus grosse chaine de distribution du royaume. L'homme qui dirige ce conglomérat tentaculaire, dont le chiffre d'affaires équivalait il y a quelques années à 8% du PIB, s'appelle Mounir Majidi, et il occupe en même temps la fonction de secrétaire particulier de Mohammed VI.

    A ce titre, il est le plus proche collaborateur du souverain puisqu'il aménage son agenda, organise ses rencontres, filtre les informations qu'il reçoit, etc. Cette double casquette fait de M. Majidi l'homme le plus détesté par les milieux d'affaires marocains. Forcément : il leur livre, au nom du roi, une concurrence aussi impitoyable que déloyale, vu son influence démesurée sur des organismes financiers comme la Caisse de dépôt et de gestion, le ministère des finances, l'administration des impôts, etc. Mais l'homme d'affaires de la monarchie n'oublie pas ses propres intérêts. Egalement propriétaire de plusieurs entreprises opérant dans divers secteurs, M. Majidi n'hésite pas, pour défendre ses affaires personnelles, à tirer sur les leviers étatiques dont il dispose.
    Révélée il y a deux semaines sur le blog de l'auteur de ces lignes, l'affaire BaySys illustre jusqu'à la caricature la mécanique implacable du "Majidi business", aujourd'hui au cœur de la corruption d'Etat au Maroc.

    Ce qu'il faut en retenir : en 2010, le secrétaire particulier de Mohammed VI entre en contact avec BaySys, un équipementier aéronautique américain à la recherche d'un partenaire financier pour le tirer d'une mauvaise passe. Plutôt que sortir son propre chéquier (il en a pourtant les moyens), M. Majidi oriente l'équipementier américain vers Royal Air Maroc (RAM). C'est donc la compagnie aérienne publique qui devra débourser les quelque 25 millions d'Euros dont BaySys avait besoin, en ponctionnant l'argent du contribuable… mais non sans que M. Majidi n'en profite au passage. A cet effet, le Secrétaire particulier du roi crée en août 2010 BaySys Morocco, une coquille vide sans locaux ni personnel qu'il contrôle à 100% via deux sociétés écrans.

    Quelques mois plus tard, un décret officiel du Premier ministre marocain Abbas El Fassi autorise la RAM à prendre des parts dans BaySys Morocco. Mieux encore : les prévisions qui justifient cet investissement sont particulièrement fantasques. Il est ainsi prévu que la société de M. Majidi réalise un chiffre d'affaires de 45 millions d'euros et un bénéfice net de 4,3 millions d'euros… dès sa première année d'exercice, et sans qu'aucune hypothèse de calcul n'étaye ces chiffres incroyables ! Le plus aberrant est que ces prévisions peu crédibles ont traversé, sans changement, cinq niveaux de vérification supérieurs de l'Etat marocain : la RAM elle-même, puis le ministère des Finances, la Primature, le Secrétariat général du gouvernement et enfin la Banque Centrale, qui a publié les mêmes chiffres quelques mois plus tard, tels quels, dans un document interne. Les hauts fonctionnaires marocains seraient-ils tous incompétents ? Bien sûr que non. Seulement, à partir du moment où le tout-puissant Secrétaire particulier du roi est impliqué dans une procédure, les commis de l'Etat, aussi haut placés soient-ils, signent ce qu'on leur demande de signer sans poser de questions.

    Au final, l'investissement n'a pas eu lieu car l'affaire a capoté pour des raisons qui restent à éclaircir (malgré de multiples relances, les responsables de BaySys International sont restés muets). La manière dont tout cela a été goupillé, néanmoins, renseigne sur la nature réelle du régime marocain : un système où les conflits d'intérêts règnent et où le trafic d'influence bat son plein, au plus haut niveau de l'Etat et avec la complicité des autorités élues. Abbas El Fassi, chef d'un parti politique et ancien premier ministre qui a signé le décret BaySys, est aussi, incidemment, le père de Fihr El Fassi, ancien DG de l'une des sociétés de M. Majidi. La société en question, FC Com, domine le marché de l'affichage au Maroc grâce aux conditions extrêmement avantageuses accordées par les municipalités et offices publics. Salaheddine Mezouar, autre chef de parti et ancien ministre des Finances qui a cosigné le décret BaySys, est aussi un des obligés de l'entourage royal. Il a récemment été épinglé pour s'être accordé des primes mirobolantes, au prix d'un échange de faveurs avec Noureddine Bensouda, actuel trésorier général du royaume, ancien directeur des impôts et autre membre de la Cour. Et ainsi de suite…

    L'année dernière, pourtant, le Maroc avait lui aussi vécu son "printemps arabe". Confronté à des manifestants réclamant la démocratie, Mohammed VI avait fait promulguer une nouvelle Constitution sensée instaurer la "bonne gouvernance" et la "reddition des comptes". Une réforme qualifiée alors d'"exemplaire" par Nicolas Sarkozy et d'"historique" par Alain Juppé. Jugez plutôt : l'article 36 du nouveau texte fondamental interdit expressément… le trafic d'influence ! —un délit par ailleurs puni de 2 à 5 ans de prison par l'article 250 du code pénal marocain. Mais au Maroc, la théorie est une chose et la pratique en est une autre. Quel procureur serait assez fou pour enclencher des poursuites contre Mounir Majidi, ou en général contre les membres d'une clique couverte par le roi en personne ? Jaafar Hassoun, un juge qui s'était essayé à titiller des proches du monarque, s'est retrouvé en 2011 radié de la magistrature, interdit de se reconvertir dans le barreau et harcelé pour abandonner toute velléité de se lancer en politique.

    En l'absence de contre-pouvoirs fonctionnels, la grande corruption s'épanouit librement au Maroc, face à l'apathie grandissante d'une opinion publique désabusée par tant de duplicité. Naguère rugissante, la presse indépendante n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était, vaincue par une décennie de harcèlement judiciaire et économique. M. Majidi, également le premier annonceur publicitaire du pays, a démontré sa capacité à boycotter des journaux jusqu'à les acculer à la faillite. Aujourd'hui, les titres de presse les plus courageux peuvent encore épingler des seconds couteaux comme MM. Mezouar ou Bensouda. Mais dès qu'on approche du premier cercle royal, silence général. Il est révélateur que l'affaire BaySys, alors même qu'elle "buzzait" intensément sur Internet et les réseaux sociaux (elle a même engendré le hashtag #MajidiGate sur Twitter)… n'ait pas été mentionnée par un seul journal marocain. Quant au gouvernement islamiste de Abdelilah Benkirane, élu sur la promesse de lutter contre la corruption, il est tout aussi silencieux. Et pour tout dire, simplement hors sujet.

    Ahmed Benchemsi, chercheur à l'université Stanford (Etats-Unis), ex-directeur du magazine marocian "TelQuel"

  • Des fruits mûrs pour Daech

    C’est l’éducation, dans les maisons et les écoles, qui prépare nos enfants à tomber comme des fruits mûrs dans les bras de Daech.

    Les choix vers lesquels semble s’orienter la France et une partie du monde pour lutter contre le terrorisme sont classiques et ressemblent assez aux choix faits même par un pays comme le Maroc: fermer les mosquées qui prêchent la haine ou, à défaut, chasser les imams les plus violents. Ce choix compréhensible sera-t-il suffisant? Probablement non.

     

    Le terrorisme, tel qu’on le voit aujourd’hui, convoque plusieurs grandes questions de notre temps. La question religieuse est au cœur du problème, mais il existe d’autres problèmes et d’autres questions.

     

    Le contrecoup du colonialisme, par exemple, est un vrai problème avec de nombreux dégâts collatéraux, dont le terrible mélange humiliation- hogra toujours vivace dans le monde musulman, puisque transmis de génération en génération.

     

    La politique étrangère des grands pays occidentaux est un autre problème. Cette politique est très mal comprise et elle enfonce le clou en donnant aux musulmans d’aujourd’hui le sentiment que l’Occident est directement responsable de tous les conflits et de tous les problèmes dans le monde. Ce même Occident qui, pense-t-on, soutient Israël et empêche les Palestiniens de récupérer leurs terres, ce qui rajoute à la colère et au désarroi du monde musulman.

     

    Mais ne nous y trompons, le plus grand problème du monde musulman, aujourd’hui, s’appelle l’éducation. Parce que c’est l’éducation qui exacerbe les questions soulevées plus haut et fait naître, dans le cœur et l’esprit du musulman moyen, la conviction qu’il est un être aimé par Dieu mais détruit par les assauts répétés de l’Occident (qui l’a colonisé, souillé sa religion et son identité, surarmé ses ennemis, fabriqué Israël et imposé les dictateurs qui le gouvernent et lui volent ses richesses).

     

    Cette éducation fait croire au musulman qu’il est le nombril du monde. Il est certes sous-développé et endormi mais ce n’est pas de sa faute, pas de son fait. Lui, c’est un géant. Un géant victime d’arbitraire et d’injustice, qui sont le fait de l’Occident et de son allié sioniste. Un géant qui ne peut se remettre debout que s’il retourne à la vraie religion.

     

    Comme on a pu le constater avec les derniers événements de Paris, tous les terroristes sont décrits de la même manière. Ceux qui les connaissent disent la même chose : «Je ne comprends pas, il aimait la vie et n’avait rien de radical, c’est une surprise totale ». La radicalisation et le passage à l’acte kamikaze seraient donc un phénomène rapide, brutal, surprenant et inattendu, comme un simple retournement de situation. C’est ce qu’on pense, mais est-ce vraiment le cas ?

     

    Dans «Le mythe de Sisyphe», Albert Camus décrit le suicide comme un acte qui prend les voisins et les amis par surprise. Personne n’a vu le coup venir et le suicidé, pense-t-on, a simplement été victime d’un accès de folie, une illumination, un «accident». Le grand écrivain existentialiste démonte cette construction point par point et conclut que le suicide n’est que le couronnement logique d’une longue suite d’événements généraux et personnels.

     

    Si on considère que le terrorisme est aussi une forme de suicide, les kamikazes d’aujourd’hui sont à ranger à côté des suicidés décrits par Camus il y a presqu’un siècle. Ou le suicide, et le terrorisme, comme résultat final et logique d’une longue préparation, une maturation, une éducation.

     

    Aujourd’hui encore, on enseigne à nos enfants que les musulmans iront seuls au paradis et tous les autres brûleront en enfer. Même le pape. Même mère Teresa. Même Mandela. Même les enfants innocents. Tous en enfer, tous sauf nous, les enfants d’Allah.

     

    Aujourd’hui encore, on dit à nos enfants que la vie ici-bas n’est rien comparée à la vie éternelle, au ciel, au paradis. On leur inculque l’idée que la vie, la vraie, est inférieure à la mort, que la vie n’est qu’une étape et presque un prétexte à la mort et au paradis.

     

    Aujourd’hui encore, on apprend à nos enfants que la clé de la réussite, avant le travail, s’appelle le retour à la religion, la vraie, celle de nos glorieux et lointains ancêtres. Et qu’en dehors de l’islam, il n’y a nul salut pour l’ensemble de l’espère humaine.

     

    C’est cette éducation qui prépare nos enfants à tomber comme des fruits mûrs dans les bras de Daech et d’autres organisations terroristes. Et cette éducation, cette «formation», ce lavage de cerveau, nous continuons à les dispenser même dans nos écoles et nos maisons.

  • Comme une longue et mauvaise nuit

     

    Par Karim Boukhari le 14/11/2015 à 18h25
    © Copyright : DR

    En hommage aux victimes des attentats de Paris, et à toutes les victimes de la barbarie humaine.

    Parfois les mots ne viennent pas. Ils refusent et restent immobiles, comme glacés. Ils ne remontent plus à la surface des lèvres. Les mots restent perdus quelque part, prisonniers de la cage thoracique et de la tête. Parce qu’il y a les mots du cœur et puis il y a les mots de la tête. Comment faire le tri entre ceux-ci et ceux-là ? Les premiers sont chauds et les deuxièmes sont froids alors qu’ils ne voudraient pas.

     

    Aujourd’hui les mots du cœur se confondent avec les mots de la tête. Ils sonnent tous les deux pareil. Même musique, triste et noire comme une longue et mauvaise nuit.

     

    Je suis amateur de foot, fan de rock et des ambiances de la nuit. J’aime aller aux stades, aux salles de concert et aux pubs. C’est comme ça depuis tout petit. Je ne vais pas changer, je ne crois pas. C’est moi.

     

    J’aurais pu être à chacun des endroits ciblés par les attentats de Paris. J’aurais pu être parmi ces corps explosés et ces personnes perdues et qui crient.

     

    Je refuse de comprendre la logique de ceux qui tuent. Je refuse de les écouter invoquer Allah ou la Syrie ou n’importe quelle contrée meurtrie pour justifier leur barbarie.

     

    Il n’y a rien à justifier.

     

    Je ne suis pas l’Occident, je ne suis pas Paris. Je suis moi. Et c’est moi aussi, le simple être humain que je suis, que des idiots et des criminels ont attaqué.

     

    Je refuse de me définir par mon ethnie, ma couleur de peau, ma religion ou même mon sang. Je me définis par les choses que j’aime. Celles que j’ai choisies, que j’ai acquises et construites l’une après l’autre, les choses qui me ressemblent, qui me touchent, et vers lesquelles je suis librement allé.

     

    Je parlais plus haut des mots de la tête et de ceux du cœur. Il y a aussi ces mots qui fusent des poumons, ces mots explosifs, explosifs comme des bombes artisanales, des bombes faites de clous et de morceaux de plomb. Des mots comme cracher, tuer, venger. Ces mots, je les retiens dans mes poumons. Je les condamne à l’oubli.

     

    S’il y a quelque chose que je hais, c’est la barbarie. Le reste est littérature.

     

    Parfois, quand on voit quelqu’un pleurer, on pleure aussi en pensant à quelqu’un ou à quelque chose que l’on a perdu. On ne peut pas lutter contre cela. La compassion est une vertu humaine et naturelle. Je remercie le ciel d’éprouver encore et toujours de la compassion, de ne pas rester de marbre, de me sentir touché et concerné par le drame qui frappe une ville splendide et un peuple voisin et ami.

     

    Depuis toujours, la vie a triomphé de la mort. C’est ce qu’on enseigne aux enfants et c’est vrai. Mais il faudra l’enseigner aussi aux adultes. Les adultes du monde entier. Il faudra leur dire très simplement que le bien c’est la vie, et le mal c’est la mort. Il faudra leur dire comme on dit aux enfants. Il faudra leur dire avec la main, avec des grands et des petits gestes, il faudra leur expliquer par tous les moyens possibles que l’humanité n’est pas une prison dans laquelle on isole les fidèles des mécréants et des impies. L’humanité n’aime pas la mort mais la vie.