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Le djihadisme vu d’Europe

 

De Londres à New Delhi, de Washington à Paris, ils sont de plus en plus nombreux à rejoindre les djihadistes en Syrie ou en Irak. Violents mais pas spécialement dévots. Les Occidentaux sont surreprésentés dans ces groupes. Explications.
  • 3 SEPTEMBRE 2014
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Photomontage de Denis Scudeller pour Courrier international

Un djihad très français
“La nouvelle génération de néodjihadistes français” – dont Mohammed Merah, l’auteur des attentats de Toulouse en 2012 – est “un produit du printemps arabe et du système d’éducation publique français”, selon Mathieu Guidère. Ce professeur français d’études islamiques écrivait en mai sur le site britannique The Conversation : ils ont “hérité d’un mélange explosif d’esprit révolutionnaire français et d’une reconnaissance de la rébellion comme symbole de liberté”. Pour eux, “le printemps arabe fut un tournant. Tout sentiment d’infériorité que pouvaient avoir les jeunes d’origine maghrébine était remplacé par une fierté intense” vis-à-vis des rébellions dans leurs pays d’origine. “L’échec du gouvernement français à intervenir et à fournir une aide substantielle au peuple syrien a poussé de nombreux jeunes gens à agir eux-mêmes” poursuivait Mathieu Guidère. 

Un califat jusqu’en Bosnie ?
A l’annonce de la mort du wahhabite bosniaque Emrah Fojnica, tué lors de l’attentat suicide qu’il avait commis en Irak le 7 août, son père a promis de mettre en ligne la vidéo de son “martyre” afin d’“inciter les jeunes à rejoindre le djihad pour le califat”. “La violence affichée par les extrémistes n’est pas fortuite, elle fait partie de la stratégie d’instauration de l’Etat islamique”, estime Vlado Azinović, politologue à l’université de Sarajevo et auteur du livre Al-Qaïda en Bosnie-Herzégovine. Mythe ou menace réelle ? [non traduit]. Il ajoute que les combattants de l’Etat islamique deviennent les idoles des jeunes de 15-16 ans. “Vu que le califat affiche l’intention d’étendre l’Etat islamique à partir de la Syrie et de l’Irak, à travers la Turquie, la Grèce, l’Ukraine et la Bosnie-Herzégovine, jusqu’en l’Espagne, ces jeunes n’ont plus besoin de partir pour la Syrie. Ils peuvent combattre pour l’Etat islamique chez eux, sans se déplacer”*, affirme Azinović. Depuis longtemps, les médias de Bosnie-Herzégovine attirent l’attention sur les liens entre Muhamed Porča, l’imam radical installé à Vienne, en Autriche (lire p.28), et la communauté wahhabite bosniaque vivant dans le village de Gornja Maoča [nord-est de la Bosnie] d’où les jeunes s’en vont combattre en Syrie et en Irak, le sourire aux lèvres, comme s’ils partaient à Disneyland. 

Snjezana Pavic
Publié le 28 août 2014 dans Jutarnji list Zagreb (extraits) 

* On estime que 150 moudjahidin originaires de Bosnie-Herzégovine se trouvent actuellement en Syrie et en Irak, alors qu’une cinquantaine sont rentrés au pays. Ce sont eux qui inquiètent le plus les autorités bosniennes. 

Au Danemark, pas de profil type Plus de 100 Danois ont participé aux combats en Syrie depuis que la guerre a commencé, en mars 2011. Au moins 15 de ces djihadistes y ont perdu la vie. Mais s’il s’agit du conflit qui attire le plus de Danois, ces derniers n’ont pas beaucoup de points communs, constate le quotidien Politiken. Le journal a étudié de près 11 cas et constate que même si ces djihadistes sont issus de l’immigration, et s’ils sont presque tous nés au Danemark, leurs racines ne sont pas syriennes, mais plutôt turques, pakistanaises et somaliennes. Il s’agit majoritairement d’hommes qui ont été radicalisés très jeunes au Danemark et qui sont ensuite partis en Syrie par conviction religieuse et idéologique. Pour le reste, constate Politiken, “ils viennent d’un peu partout au Danemark, ils ont des intérêts complètement différents, n’ont pas fait les mêmes études et ne sont pas issus des mêmes milieux sociaux”. 

Leur guerre d’Espagne
“Si [l’écrivain britannique] George Orwell rentrait aujourd’hui [au Royaume-Uni] après avoir combattu lors de la guerre civile en Espagne, il serait considéré comme un terroriste”, constatait George Monbiot dans The Guardian en février. Le chroniqueur y déplorait que de nos jours les Britanniques combattant Bachar El-Assad et son “régime de torture et d’assassinat à grande échelle” risquent d’être emprisonnés à vie, “même ceux qui ne cherchent qu’à défendre leurs familles”.
Pour appuyer sa démonstration, l’auteur citait l’attentat suicide du Britannique Abu Suleiman Al-Brittani, qui avait fait exploser un camion devant une prison à Alep, permettant la libération de 300 individus emprisonnés par Assad. “Nous savons qu’au moins 11 000 personnes sont mortes dans ce type de prisons et que beaucoup y ont été torturées à mort. […] Or, ne devrions-nous pas plutôt saluer cet acte de courage extraordinaire ? Si Al-Brittani avait été un militaire de l’armée britannique, on lui aurait peut-être décerné une médaille posthume.” 

ENQUÊTE
Une addiction à la violence
Les djihadistes d’origine britannique sont parmi les recrues de l’Etat islamique “les plus vicieuses”, estime Shiraz Maher. Dans une tribune publiée dans le Daily Mail, ce chercheur londonien en matière de radicalisation explique qu’aujourd’hui “tout romantisme initial qu’ils pourraient nourrir sur une aventure dans le désert ou tout idéalisme sur leur vocation à protéger des musulmans sont vite remplacés par une inhumanité sans pitié et par une glorification totale de la terreur”. Le chercheur ne mâche pas ses mots : “Souvent, on dit que ces jeunes Britanniques ont subi un lavage de cerveau. Je n’aime pas utiliser ce terme car cela les décharge trop facilement de la responsabilité de leurs actes. Ils savent très bien ce qu’ils font. Ils ont sciemment décidé de s’immerger dans une histoire sanglante de vengeance et de pouvoir, dans laquelle ils entendent écraser leurs ennemis, détruire les valeurs occidentales et faire triompher leur version pervertie et totalitaire de l’islam.” Shiraz Maher, qui a conduit des entretiens avec des djihadistes britanniques, souligne “un changement fondamental dans leur attitude”. Si l’année dernière “ils évoquaient souvent leurs motivations humanitaires, leur envie de soulager les souffrances des Syriens ordinaires, aujourd’hui ils sont obsédés par l’établissement d’un califat, un Etat islamique. Et leur fanatisme religieux s’est intensifié en même temps que leur addiction à la violence. Ils sont devenus plus agressifs, plus impitoyables, plus déshumanisés.” 

OPINION
Pourquoi tant de haine ?
“Maintenant que l’Etat islamique compte plus d’individus nés en Grande-Bretagne que l’armée britannique ne compte de musulmans, nous sommes nombreux à nous demander ce qui fait qu’ils [les djihadistes nés en Grande-Bretagne] nous détestent autant”, observe Ed West dans The Spectator. “On ne comprend pas, nous [les Britanniques de souche] avons toujours été très corrects [vis-à-vis des Britanniques d’origine étrangère]”, ironise le commentateur dans l’hebdomadaire britannique. “Nous avons importé des immigrés peu qualifiés issus des sociétés les plus fermées et les plus conservatrices au monde pour qu’ils fassent des boulots sous-payés dans nos industries vouées à disparaître, leurs enfants ont pu grandir dans un entourage touché par le chômage, ensuite nous leur avons appris que notre culture était sans valeur et que l’histoire [coloniale] de notre pays était souillée par le sang de leurs ancêtres [notamment pakistanais et indiens], puis nous les avons incités à se replier dans leur religion en accordant des subventions aux membres les plus sectaires et les plus réactionnaires de leur communauté.” Et il conclut : “Qu’avons-nous fait de mal ?” 

CARTOGRAPHIE

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